« Vérité et tolérance » - La notion de tolérance

Article proposé par le père Laurent Sentis, Directeur des études au séminaire de la Castille

Peut-on concilier l’annonce de l’Évangile et la tolérance ? Faut-il pour évangéliser, accepter de se situer en rupture avec une société qui fait de la tolérance une vertu fondatrice du lien social ? Faut-il au contraire, pour que notre message soit crédible le proposer comme un chemin parmi d’autres vers une vérité que nous ne prétendons nullement posséder et que d’autres pourraient atteindre par un autre chemin ?

Le problème posé par la déclaration de 1789

Nous le savons, ces questions nous assaillent dès que nous prenons au sérieux l’appel à la nouvelle évangélisation à laquelle nous a appelé le pape Jean-Paul II de vénérée mémoire. Elles ne se posent guère tant que la mission n’est envisagée que comme transmission familiale de la foi ou comme réponse à une demande de catéchèse et de sacrements ou encore comme action caritative. Elles surgissent dès que l’audace ou l’enthousiasme pousse le fidèle du Christ à une proposition plus insistante de la foi à celui qui ne la partage pas. Habituellement, son interlocuteur lui reproche son intolérance et lui demande d’où lui vient son assurance. Comment peut-il être certain de détenir la vérité ? Le blâme peut aussi venir de ses frères catholiques. Ne tombe-t-il pas dans un prosélytisme de mauvais aloi ? Notre évangélisateur risque alors de se durcir de façon sectaire ou d’intérioriser ces objections et de justifier son repli stratégique. Nous connaissons des chrétiens rigides, capables de condamner sans nuance tous ceux qui ne pensent pas eux. Nous connaissons aussi des chrétiens relativistes qui semblent avoir oublié que Jésus s’est lui-même identifié à la vérité.
Se poser ces questions et tenter un discernement sur l’idée moderne de tolérance n’est pas un simple exercice intellectuel. Bien au contraire il me semble qu’il s’agit d’un travail indispensable pour que les communautés chrétiennes se situent de façon plus juste dans le monde moderne et orientent de façon plus adaptée leur œuvre évangélisatrice. Pour avancer avec méthode, il nous faut d’abord clarifier la signification du mot tolérance et découvrir que ce mot semble devoir être pris en plusieurs sens. Nous devrons préciser les conditions historiques qui ont favorisé l’émergence de la valorisation moderne de cette notion. C’est cette enquête qui nous conduira à la problématique du siècle des lumières et de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

La notion de tolérance

Il faut d’abord revenir au sens précis du mot tolérance et du verbe tolérer sur lequel ce mot est construit. Tolérer, c’est renoncer à interdire. On tolère un écart de conduite, on tolère une opposition, etc. Dès lors il est clair que seul celui qui a un pouvoir de contrainte est capable de tolérer. En soi, le fait de tolérer est dépourvu de valeur morale et ne saurait, en tant que tel, être considéré comme vertueux. Parfois, il ne révèle rien d’autre que la faiblesse ou la lâcheté des responsables de la communauté. Comme Aristote l’avait souligné, toute communauté est fondée sur une communauté de sentiment concernant le juste et l’injuste [1] . Il est clair que certaines opinions ou certains comportements mettent en péril l’existence même de la communauté. Si aucune mesure n’est prise contre un désordre, celui-ci va s’étendre ou bien les victimes de ces désordres se vengeront d’une manière ou d’une autre. En revanche, certaines opinions ou certains comportements peuvent s’écarter de ces valeurs sans mettre en péril la cohésion de la communauté. Si la répression de ces écarts risque d’induire un trop grand désordre, il semble prudent de les tolérer. Dans une communauté donnée, la frontière entre le tolérable et l’intolérable est toujours mouvante. Et cette frontière, repérable par les mesures disciplinaires, est aussi importante que la proclamation des valeurs. En un sens, elle désigne clairement par la négative les valeurs importantes pour la stabilité de la communauté.

Ainsi prise au sens propre, la tolérance n’est moralement ni bonne ni mauvaise. Pourtant, une analyse un peu plus approfondie pourrait faire apparaître une tolérance comprise comme vertu morale qui concerne chaque membre de la communauté. En effet chaque membre de la communauté influence le gouvernement de celle-ci. Il y a donc place pour une tolérance vertueuse qui consiste à faire preuve de sérénité, à supporter patiemment des désordres mineurs et à ne porter plainte que pour des choses sérieuses. Pour le dire autrement, les opinions et les comportements qui ne se conforment pas aux valeurs officielles, sans pour autant mettre en péril l’existence de la communauté, sont l’objet d’une tolérance non seulement de la part des responsables mais aussi de la part de chacun des membres de la communauté.

Allons plus loin dans la réflexion. Dans une communauté rassemblée autour de certaines valeurs, il y a des opinions et des comportements qui ne s’opposent pas à ces valeurs mais divergent entre eux. Ces divergences peuvent conduire à la méfiance et à l’hostilité. Une vertu semble nécessaire pour modérer les ardeurs des uns et des autres et développer une atmosphère pacifiée. La tolérance est ici envisagée en un sens nouveau comme acceptation des différences. Pour clarifier notre réflexion, nous distinguerons la tolérance passive qui consiste à supporter patiemment un désordre et la tolérance active qui consiste à accepter que l’autre pense et agisse autrement que nous. C’est cette tolérance qui semble valorisée de nos jours. Elle est en effet indispensable à la démocratie parlementaire.
Alors que la tolérance au sens propre est un acte régi par la prudence politique, ces deux tolérances, l’une passive et l’autre active, envisagées comme dispositions stables demandées à chacun de nous, apparaissent comme une modération des passions agressives que fait naître en nous, soit la présence d’un désordre, soit la simple expression d’une divergence. L’expérience nous prouve que ces passions peuvent devenir violentes. En ce sens, la tolérance qu’elle soit passive ou active est une vertu particulièrement nécessaire.

Un grand merci à La Nouvelle revue théologique nous permettant d’utiliser cet article (n°128 année 2006).

[1La Politique, I, 1252 b-1253 a.