Seigneur, ouvre mes lèvres

Père Amaury Sartorius, curé de Sainte-Jeanne d’Arc à Versailles

Faire le premier pas du dialogue est difficile. Que va-t-on dire et comment le dire ? Cette hésitation nous fait parfois reculer. Saint Augustin, évangélisateur s’il en est, reçut un jour de son disciple Deogratias des questions proches de celle-ci. Sa réponse est publiée sous le titre De catechizandis rudibus ou catéchèse pour les simples. Ce voyage 1500 ans en arrière nous réconfortera.


« Seigneur, ouvre mes lèvres
et ma bouche publiera ta louange. »
Psaume 50,17

Je ne voudrais pas que tu te laisses troubler par l’impression que tu as souvent de tenir un discours plat et ennuyeux ; car peut-être n’a-t-il pas paru tel à celui que tu instruisait ; c’est toi, dans ton désir que l’on entendît quelque chose de mieux, qui avais l’impression que tes paroles étaient indignes des oreilles d’autrui.
Moi aussi, en effet, mon discours me déçoit presque toujours. C’est que j’en désire un meilleur que souvent je savoure intérieurement, avant d’en commencer le débit en mots sonores ; et quand j’ai jugé ce discours inférieur à celui que j’ai dans l’esprit, je m’attriste de ce que ma langue n’ait pu être à la mesure de mon cœur. Tout ce que je comprends, je veux que mon auditeur le comprenne, et je sens que je ne parle pas de façon à y réussir.
Cela tient à ce que l’intuition inonde l’esprit comme d’une fulguration soudaine, alors que l’élocution est lente, longue et fort différente. Et tandis que celle-ci se déroule, celle-là s’est déjà cachée dans sa retraite. Toutefois l’intuition grave dans la mémoire, de façon étonnante, certaines empreintes qui subsistent au cours des brèves émissions des syllabes.
Mais nous, la plupart du temps, brûlant du vif désir d’être utiles à notre auditeur, nous voulons parler conformément à ce que nous comprenons, au moment précis où la tension même de notre esprit nous empêche de parler. L’insuccès nous oppresse, et, comme si nous effectuions un travail inutile, nous sommes pris par le dégoût ; et ce dégoût même rend notre discours plus languissant et plus engourdi qu’il n’était au moment où il a commencé de nous conduire au dégoût.
Mais souvent l’ardeur de ceux qui désirent m’entendre m’indique que mes propos ne sont pas aussi froids qu’ils me paraissent à moi. Je reconnais qu’ils en retirent profit, au plaisir qu’ils y prennent ; et je fais de mon mieux pour ne pas manquer à ce service, où je les vois recevoir de bon cœur ce qui leur est présenté.

Moïse dit à Dieu :


« De grâce, Seigneur ! Je ne suis pas un homme à paroles, et ce n’est pas d’hier, ni d’avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur ; car j’ai la bouche pesante et la langue pesante. Yahvé lui dit : qui a donné une bouche à l’homme ? Ou qui rend muet, sourd, voyant ou aveugle ? N’est-ce pas moi, Yahvé ? Maintenant donc, va et moi je serai avec ta bouche. »

Exode 4,10-12