Marie, Mère de l’Église en croissance

Père Mario Saint-Pierre, prêtre et théologien

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes en octobre, mois consacré à la Vierge Marie et à la prière du Rosaire. Cette prière nous ouvre de vastes perspectives pour entrer dans le mystère de l’Église en croissance. En effet, chaque fois que nous reprenons les paroles de salutation de l’ange et celles d’Élisabeth, nous entrons plus profondément dans la réalité d’un Dieu qui veut la vie, qui féconde le sein d’une Vierge pour réaliser son projet d’Alliance et de Salut. Cette Vierge Marie deviendra l’Icône de l’Église, d’une Église qui féconde et engendre sans cesse. Attardons-nous particulièrement aux paroles d’Élisabeth qui reprend en fait une affirmation vétéro-testamentaire lourde de signification théologique : « …et béni le fruit de ton ventre » (Lc 1, 42).

Cette parole prophétique d’Élisabeth nous éclaire sur la vocation maternelle de la Vierge Marie. Cette expression est loin d’être banale, puisqu’elle est plusieurs fois utilisée dans les écrits de la première Alliance. Sa première utilisation se trouve dans le livre de la Genèse avec l’histoire de Jacob et Rachel. Celle-ci ne pouvait avoir d’enfants. Elle se plaignit auprès de son époux Jacob qui lui répondit : « Suis-je à la place de Dieu qui t’a refusé le fruit du ventre ? » (Gn 30, 1-2) Après quelques péripéties familiales, voilà que « Dieu se souvint de Rachel, Dieu l’exauça et la rendit féconde » (Gn 30, 22). Elle enfanta Joseph. Ainsi, l’expression « fruit du ventre », utilisée pour la première fois par Jacob dans un contexte de stérilité maternelle, sert à désigner les enfants qui sont le fruit de l’engendrement humain grâce à l’intervention divine. Dans cette perspective de fructification et d’alliance, il n’est pas déplacé de faire le lien avec le récit de la création : « Jacob est l’homme à qui le Seigneur va redire la première parole qu’il ait adressée aux humains. Quand le patriarche revient en Terre promise avec ses femmes et ses enfants, Dieu lui dit en effet : « Fructifie et multiplie-toi ; une nation, une assemblée de nations sortira de toi, et des rois sortiront de tes reins » (Gn 35, 11). Le fruit du ventre de Rachel, la postérité sortie des reins de Jacob, illustrent cette « fructification » que Dieu leur a accordée. C’est tout le don de Dieu qui est évoqué dans la promesse divine. C’est Dieu même qui est donné à Jacob comme il est suggéré par une autre parole : « Je suis avec toi » a dit le Seigneur à Béthel (Gn 28, 15). Si Jacob et Rachel fructifient, c’est parce qu’il y a « Dieu-avec-toi », présent à chacun d’eux. » [1]

Cette même expression est abondamment utilisée dans le livre du Deutéronome (Dt 7, 13 ; 28, 4.11.18.53 ; 30, 9 ; cf. égal. Ps 132, 11). Dans le verset le plus significatif, Moïse réaffirme la promesse de bénédiction et de multiplication, en associant le fruit du ventre et le fruit de la terre : « [Le Seigneur] t’aimera, te bénira, te multipliera ; il bénira le fruit de ton ventre et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin nouveau, ton huile, la portée de tes vaches et le croît de tes brebis, sur la terre qu’il a juré à tes pères de te donner » (Dt 7, 13). Il faut de nouveau souligner le lien entre le début de la Genèse et l’entrée prochaine du peuple élu en terre promise : « Le peuple rassemblé derrière la frontière du pays que Dieu lui donne rappelle le premier couple sur le seuil du monde que Dieu leur donne. Du premier au dernier livre du Pentateuque, autrement dit de la Genèse au Deutéronome, c’est l’histoire d’une fécondité déployée par Dieu qui est mise en lumière. Une telle fécondité s’exprime par le terme « bénédiction » : quand Dieu bénit, la logique de la vie l’emporte sur toutes les menaces et les stérilités. » [2] Le peuple d’Israël est appelé à croître et à se multiplier, non seulement pour répondre à la promesse de bénédiction faite à Abraham, mais, plus originellement, pour renouveler son projet d’alliance avec Adam et Ève dès le début de la création. La logique de Gn 1, 11 est bien présente : « que la terre se couvre […] d’arbres fruitiers qui selon leur espèce portent sur terre des fruits ayant en eux-mêmes leur semence ». Utiliser l’expression «  fruit du ventre », c’est en quelque sorte exprimer une parole prophétique qui s’enracine dans le projet d’alliance de Dieu avec la création et avec le peuple choisi. C’est aussi une promesse de fécondité pour de nombreuses générations : le fruit conçu portera lui-même du fruit, d’enfantement en enfantement.

Ce grand panorama biblique nous éclaire sur l’expression néotestamentaire utilisée par Élisabeth. La parole qui suit n’est pas sans lien avec l’ensemble de la théologie de Luc : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45). La promesse de bénédiction et de fructification est essentiellement et fondamentalement liée à l’accueil de la Parole et à la foi en sa réalisation plénière, ce qui signifie que la Parole sera féconde. Cela correspond parfaitement à la logique de la première Alliance : la fidélité à la Parole de Dieu détermine la fécondité du Peuple. Cette perspective lucanienne de la fécondité de Marie et du peuple de la nouvelle Alliance devra se vérifier dans la suite du récit. Comment le « fruit du ventre » de Marie sera-t-il source de fécondité, de croissance et de multiplication ? En fait, nous avons déjà donné la réponse dans les enseignements précédents, avec notre commentaire sur la parabole du semeur selon Luc et notre analyse des « refrains de croissance » dans les Actes des Apôtres. Tout cela se situe dans le prolongement marial annoncé dans le début de l’évangile selon Luc avec les récits de l’enfance. La logique de la première Alliance est respectée dans le nouveau contexte christologique et ecclésiologique de l’Alliance accomplie et renouvelée en Jésus le Messie, fils de Marie.

« Marie, Mère de l’Église » : le titre est admis et particulièrement célébré depuis la publication du chapitre 8 de Lumen Gentium, mais il peut être encore plus explicite si l’on affirme que Marie est « Mère de l’Église en croissance ». En effet, le rôle de Marie dans sa mission maternelle ne s’arrête pas à la dimension historique de sa responsabilité par rapport au Fils du Très Haut qu’elle a engendré par l’action de l’Esprit Saint, qu’elle a enfanté et éduqué. Sa maternité de grâce se poursuit dans le fait d’engendrer le Christ dans le cœur des nouveaux disciples. Elle participe donc spirituellement et réellement à la vie maternelle de l’Église en croissance. Sans la figure maternelle de Marie, il serait très difficile pour l’Église de comprendre une réalité aussi importante et vitale qu’invisible et mystérieuse, qui s’applique à l’ensemble de l’Église et à chaque membre. Marie cristallise en quelque sorte une vocation qui caractérise analogiquement toute la vie de l’Église et ce qui se passe dans ses membres. Nous pouvons réentendre cette oraison que nous retrouvons dans le missel romain pour la messe votive « en l’honneur de la Vierge Marie, Mère de l’Église- B » : « Dieu de miséricorde, notre Père, ton Fils unique, en mourant sur la croix, a voulu que la Vierge Marie, sa mère, soit aussi notre mère. Accorde à ton Église, soutenue par son amour, la joie de donner naissance à des enfants toujours plus nombreux, de les voir grandir en sainteté et d’attirer à elle toutes les familles des peuples. Par Jésus Christ… »

L’adhésion au Christ et à son Corps, qui est l’Église, ne consiste pas à s’associer à une organisation sociale quelconque par une inscription pour répondre aux exigences propres du groupe choisi. L’adhésion au Christ est l’œuvre de la grâce et de l’Esprit Saint qui transforment tout l’être du nouveau disciple. Cette transformation ontologique, en particulier dans le sacrement du baptême, s’opère par la grâce divine qui non seulement sauve, mais justifie et sanctifie. Marie nous rappelle sans cesse cette réalité d’enfantement par l’action de la grâce pour devenir un « être nouveau dans le Christ », dans le fait même de participer à l’œuvre divine et cela, dans un véritable esprit de co-responsabilité. Au cœur même de sa mission maternelle, elle assume pleinement en sa personne, la triple perspective de l’Église-Mystère, de l’Église-Communion et de l’Église-Mission, pour que l’Église croisse et se multiplie en et par chaque disciple.

Le regard contemplatif porté sur l’Icône qu’est Marie, Mère de l’Église en croissance, nous ouvre au mystère du Dieu trinitaire. Le Fils éternellement engendré dans le sein du Père nous introduit par l’Esprit Saint, qui est lui-même engendrement éternel (sans être l’Engendré ou Celui qui engendre), dans cette communion d’amour éternelle. Il est donc évident, la tradition magistérielle le confirme, qu’il y a un mystère d’engendrement en Dieu. Mais comment comprendre que, du point de vue de la mission évangélisatrice, toute croissance et multiplication ecclésiales, tout engendrement et enfantement dans la grâce sont en quelque sorte une participation à la vie trinitaire ? Nous ne pouvons pas être plus près du mystère de la vie trinitaire que lorsque, avec Marie, nous participons à la mission évangélisatrice de l’Église en croissance : « l’Église, en pèlerinage, est par nature missionnaire en raison de la mission du Fils et de la mission de l’Esprit Saint, selon le dessein du Père ». (AG §-2) La mission ecclésiale consiste à faire croître la vie trinitaire en chaque baptisé pour que toute l’humanité ait la joie de vivre ce mystère de croissance. La mission évangélisatrice est épiphanie de la vie des trois Personnes divines. Marie en est l’Icône parfaite.

Finalement, toute cette réflexion sur Marie Mère de l’Église en croissance nous amène à reconsidérer le rapport de l’Église au monde qui a trop souvent été compris d’une manière trop exclusivement dialectique. Ou bien l’Église fuit le monde enténébré, ou bien l’Église s’épuise dans le monde pour le transformer malgré lui. Cette vision de la croissance et de l’engendrement nous pousse à voir les choses plus justement et plus profondément. C’est ce que nous rappelle le père Michel Corbon : « L’Église n’est pas seulement dans le monde, localement et temporellement. En vérité, c’est le monde qui est dans l’Église comme dans le sein maternel où il est en gestation jusqu’à ce qu’il naisse, transfiguré, dans le Royaume. C’est en ce sens, positif et gonflé d’espérance, qu’il faut entendre le gémissement de l’Église qui nous vient des premières générations chrétiennes : “Que passe ce monde et que vienne ta grâce !” » [3] L’Église ne maintient pas avec le monde un rapport de confusion ou d’opposition, mais de gestation (Rm 8). L’évangélisation et la nouvelle évangélisation ne peuvent se concevoir sans cette vision d’une Église, corps du Christ qui naît et renaît dans l’amour et le feu de l’Esprit Saint pour la Gloire du Père.

Réflexion

Nous vous proposons de relire les passages suivants de Lumen Gentium  : §-53, 63, 64, 65. Ces textes se retrouvent dans le chapitre 8 intitulé : « La bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église ». La dimension d’engendrement et de maternité dans la mission évangélisatrice de l’Église y est très explicite. Nous vous invitons à réagir à cette réflexion mariologique en vous posant la question suivante : «  Qu’est-ce que Marie, Mère de l’Église en croissance, peut nous apprendre sur la nouvelle évangélisation ? »

[1LEFEBVRE, Philippe, La Vierge au Livre. Marie et l’Ancien Testament, Cerf, Paris, 2004, 42.

[2LEFEBVRE, Philippe, La Vierge au Livre. Marie et l’Ancien Testament, 43.

[3CORBON, Michel, Cela s’appelle l’aurore. Homélies liturgiques, préface d’Olivier Clément, Éditions des Béatitudes, Nouan-le-Fuzelier, 2004, p. 14.