Les perspectives christologiques et ecclésiologiques de la croissance

Les refrains de la croissance dans les Actes des apôtres nous ont conduits à redécouvrir les perspectives vétéro-testamentaires de cette révélation de Dieu au sein de la création et de la réalité biblique de l’Alliance. Ces mêmes refrains nous invitent à revisiter certains passages de l’Évangile pour mieux comprendre le lien entre le Christ, Parole faite chair, et l’Église en croissance. La parabole du semeur nous permettra de faire ce lien.

Si nous lisons la parabole du semeur dans les différentes versions des synoptiques (Matthieu 13, 3-23 ; Marc 4, 2-20 ; Luc 8, 5-15), nous constatons des éléments suffisamment nuancés pour comprendre qu’il s’agit là d’une réalité complexe, mais tout de même riche de significations théologiques. Le père Xavier Léon-Dufour qui conclut son commentaire exégétique sur la parabole du Semeur, nous indique bien jusqu’à quel point la médiation ecclésiale est nécessaire, non seulement dans sa dimension herméneutique, pour écouter et comprendre la Parole en vérité, mais aussi dans sa dimension pastorale et évangélisatrice, pour assurer le développement réel de cette Parole en croissance et en fructification : "L’Église applique la parabole du semeur aux situations inédites que suscitent des temps nouveaux et des circonstances nées de l’évangélisation" (Études d’Evangile. Parole de Dieu, Seuil, Paris, 1965, Étude VIII : La parabole du semeur, 255-301, en part. 301).

La fructification de la Parole-semence

L’enjeu de la parabole du semeur repose particulièrement sur l’interprétation allégorique qui fait passer de la double identification :

  1. les hommes / les terrains
  2. la parole / la semence
    à la simple identification (les hommes / la-les semence-s).
    Le jeu des identités mentionnées ici se révélera progressivement et de manière différente selon tel ou tel évangéliste (on le verra particulièrement avec Marc dans notre explication ci-dessous). Pour l’instant, on peut affirmer qu’il se produit peu à peu une sorte de transformation identitaire entre la semence et ceux qui la reçoivent. Puisque, finalement, ce sont les auditeurs de la Parole qui sont eux-mêmes semés, la diversité des terrains représentant la diversité des circonstances et des contextes. Ainsi la Parole-semence s’implante dans l’auditeur qui est lui-même semé et appelé à produire du fruit. La logique de la révélation au cœur de l’événement créateur est respectée : dans le fruit, il est la semence (Genèse 1, 11). On comprend pourquoi les apôtres sont troublés en entendant l’explication de la parabole. Ils comprennent qu’en recevant la semence, ils deviennent semence ; en recevant la parole de Jésus, ils deviennent parole de Dieu. Luc nous révélera davantage la dimension communautaire de cette parabole, tandis que Marc insistera davantage sur cette transformation de l’auditeur qui devient semence-parole.

"La semence, c’est la Parole de Dieu"

Luc identifie clairement « semence » et « parole ». Dans le début de sa parabole, Jésus affirme avec précision : « Le semeur est sorti pour semer la semence » (Luc 8, 5), alors que dans celles de Matthieu et Marc, Jésus dit simplement : « le semeur est sorti pour semer » (Matthieu 13, 3 ; Marc 4, 3). Au début de l’explication de la parabole, Jésus exprime avec clarté : « La semence, c’est la Parole de Dieu » (Luc 8, 11). Cet accueil de la Parole dans la bonne terre, « chez ceux qui, dans un cœur beau-et-bon, écoutent, conservent et fructifient dans la persévérance » (Luc 8, 15), est en parfaite continuité avec cette compréhension de la Parole qui poursuivra sa course dans le cœur des croyants et des communautés ecclésiales. La finalité communautaire de la parabole est bien indiquée dans les passages qui suivent, avec la parabole de la lampe allumée «  Faites donc attention à la manière dont vous écoutez » (Luc 8, 16-18) et la réponse de Jésus sur sa vraie famille :

Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique.
Luc 8, 21

Savoir accueillir la Parole pour sa croissance

L’accueil de la Parole a un sens éminemment théologique pour Luc, puisqu’il est le seul à insister sur la relation entre l’écoute et la qualité de la foi du disciple (le verbe croire est utilisé deux fois dans l’explication de la parabole : Luc 8, 12. 13). Chez Luc, à la dimension ecclésiologique de la parabole s’ajoute la dimension prophétique qui annonce comment la Parole sera accueillie dans les différents milieux afin de produire du fruit grâce à la mission évangélisatrice des premières communautés chrétiennes. Ainsi, pour Luc, les refrains de l’Église en croissance dans les Actes ne seront qu’une application christologique de la parabole du semeur : « la Parole croissait et se multipliait » (Actes 12, 24).

Marc nous intéresse particulièrement parce qu’il accentue l’identité de la semence et de la parole. Il insiste également sur l’identité du semeur et de la semence. Cela transparaît fortement dans des nuances grammaticales qui nous invitent à la réflexion. Tout repose en fait sur l’utilisation du singulier et du pluriel dans la parabole et dans son explication. Marc ne précise pas ce qui est semé. Jésus affirme : « Le semeur est sorti pour semer » (Marc 4, 3). Dans le reste de la parabole, Marc utilise un pronom indéfini neutre singulier. Littéralement cela donne : « il y en a un qui tombe sur le chemin…, un autre sur le rocher…, un autre sur les épines » (Marc 4, 4. 5. 7). Ce n’est qu’au verset 8 qu’apparaît soudainement le pluriel : « les autres sont tombés dans la bonne terre… » (Marc 4, 8).

Le processus de semence-écoute

Mais ce qui surprend le plus dans Marc, c’est l’explication de la parabole qui semble être en discontinuité avec la parabole elle-même. Jésus emploie uniquement le pluriel en ne désignant plus la semence elle-même (neutre singulier), mais plutôt « ceux (masculin pluriel) qui sont ensemencés… » (Marc 4, 15. 16. 18). Finalement, « ceux qui sont ensemencés dans la bonne terre entendent, accueillent et fructifient » (Marc 4, 20). Le passage du neutre singulier utilisé dans la parabole (sauf pour le verset 8 comme nous l’avons indiqué) au masculin pluriel employé dans son explication, permet de souligner dans ce processus de semence-écoute l’importance de ce dynamisme de transformation qui fait de la personne qui écoute une semence-parole. Finalement, ce qui constitue véritablement la pointe de tout ce passage, ce n’est pas tant la question de la réceptivité que celle de la transformation de l’auditeur en parole, celle de recevoir une nouvelle identité.

Cette perspective présentée dans Marc est lourde de signification, d’autant plus que l’évangéliste nous rend sensibles au caractère herméneutique de cette parabole qui ouvre à la compréhension de toutes les autres paraboles. À l’écart, Jésus explique aux Douze : « Vous ne saisissez pas cette parabole ! Alors comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? » (Marc 4, 13). La vision de croissance n’est donc pas une réalité surérogatoire ou surajoutée, une originalité quelconque pour le développement d’une nouvelle ecclésiologie à la mode. L’herméneutique de la croissance apparaît incontournable et essentielle. Si l’herméneutique de la croissance n’est pas acquise, comment comprendre les paraboles, comment saisir qu’au sein même de la parole se transmet le mystère du royaume, bien plus, le mystère d’une personne qui se révèle. L’Église en croissance, c’est aussi une personne vivante qui se communique, se révèle, se donne. L’Église en croissance, c’est une Parole vivante qui se développe, se déploie, s’incarne en ceux qui l’accueillent, la gardent, la méditent, la partagent et la communiquent. Elle donne pleine cohésion et communion à ceux qui en vivent. La Parole de Dieu est vivante et, mystérieusement, elle croît et se multiplie en celui qui la reçoit.

Certaines images tirées de paraboles ou d’événements évangéliques suggèrent fortement l’exigence de la fructification et de la multiplication. Ces images bien comprises dans le contexte évangélique nous poussent non seulement à développer une vision de croissance mais aussi une vision de co-responsabilité où l’engagement de Dieu et de l’homme sont nécessaires pour que se multiplient les fruits espérés. Sans cet agir humano-divin, l’Église est stérile. Nous vous proposons de relire un certain nombre de passages qui évoquent ces images de croissance et de multiplication et nous vous invitons à identifier pour chacun d’eux le caractère de co-responsabilité.

Crédit photo : Berna Lopez - evangile-et-peinture.org