Le processus de vision et l’Église en croissance

Depuis notre baptême, nous sommes unis au Christ prêtre, prophète et roi. Nous pouvons exercer, comme d’ailleurs l’a prophétisé Pierre à la Pentecôte (Actes 2, 17), notre fonction prophétique en étant attentif aux signes des temps et en relisant et méditant la Parole de Dieu pour faire surgir de nos cœurs la vision qui convient pour la croissance de l’Église. Après quelques précisions et distinctions sur le sens du mot « vision », voyons comment la fonction prophétique de la vision est au service de l’évangélisation.

La fonction apôtres et prophètes

L’apôtre Paul affirme dans la lettre aux Éphésiens :

Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pierre angulaire.
Éphésiens 2, 20

Dans le Nouveau Testament, ces deux fonctions (apôtres et prophètes) sont souvent associées (1 Corinthiens 12, 28-29 ; Romains 12, 6 ; Ép 3, 5 ; Luc 11, 49 ; 2 P 3, 2 ; Apôtres 18, 20). Elles jouent un rôle fondamental dans l’édification et la croissance de l’Église. Bien que la fonction apostolique soit une réalité non négligeable dans la mission évangélisatrice et qu’un enseignement sur le rôle du mandat missionnaire s’avèrerait important, il nous semble plus opportun de nous attarder à la fonction prophétique. Le rôle des apôtres est plus clairement enraciné et connu dans la culture ecclésiale actuelle, alors que le rôle des prophètes semble être particulièrement ignoré dans le domaine de l’évangélisation et de la croissance de l’Église.

La mission prophétique est plus particulièrement connue dans le contexte de la révélation vétéro-testamentaire. Les prophètes inspirés par l’Esprit-Saint (le Symbole de Nicée affirme : « Il a parlé par les prophètes ») ont reçu de nombreuses visions, ils les ont transmises et communiquées pour faire connaître au peuple de l’Alliance la volonté de Dieu à travers les contingences d’une histoire remplie d’événements surprenants. Ces expériences visionnaires ont permis aux prophètes de l’Ancien Testament de façonner l’histoire sainte d’Israël. Dieu s’est révélé au milieu de son peuple par une multitude de visions, les prophètes les ont accueillies selon des modes de réception très variés et des expériences à chaque fois étonnantes. Les visions étaient au service de l’Alliance. Elles permettaient au peuple d’Israël de recevoir la bénédiction de Dieu. En recevant cette bénédiction, le peuple pouvait vivre la croissance et la fécondité dans toutes leurs dimensions. Au fur et à mesure que les prophètes exprimaient dans l’Esprit- Saint la volonté de Dieu pour son peuple, se dessinait petit à petit de manière fragmentaire et progressive une révélation qui devait s’accomplir de manière définitive et plénière dans la nouvelle Alliance établie en Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur et Seigneur. Finalement, une fois cette révélation vétéro-testamentaire accomplie dans son achèvement plénier et définitif, la question se pose : qu’advient-il de la fonction prophétique ? que se passe-t-il avec l’expérience visionnaire ?

La fonction prophétique au servcice de l’évangélisation

Si nous reprenons la phrase de l’apôtre Paul citée dès le départ, nous comprenons bien que la fonction apostolique se poursuit au sein de l’Église à travers leurs successeurs. Cette mission se perpétue de génération en génération, dans la longue lignée des pasteurs qui sont au service de l’Église. Quand il dit que nous sommes «  intégrés à la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes », nous saisissons bien ce que signifie concrètement la fondation apostolique, mais nous avons de la difficulté à voir comment la fondation prophétique n’est pas qu’une réalité du passé vétéro-testamentaire. Ici aussi une relecture du livre des Actes des Apôtres est nécessaire pour comprendre comment la fonction prophétique de la vision est réintégrée non plus pour le service de la Révélation qui de toute façon est définitive et close, mais pour le service de l’évangélisation qui consiste à transmettre la plénitude de cette Révélation à tout homme, de toutes nations, de toute époque et en tout lieu.

Tout comme nous l’avons fait pour les 25 refrains de l’Église en croissance et pour le mot « grâce », nous pouvons dégager un autre fil conducteur important dans les Actes des Apôtres. Il s’agit du mot « vision » (en grec : orama). Ce mot est presque exclusivement lucanien. On le retrouve une fois en Matthieu 17, 9 dans le contexte de la transfiguration et onze fois dans les Actes. À part une référence, toutes les « visions » mentionnées dans les Actes sont au service de la mission évangélisatrice. Nous pouvons même mentionner qu’elles ont été particulièrement efficaces pour ouvrir la voie et développer la mission auprès des nations. D’ailleurs dans une des visions, se trouve inclus un refrain de croissance. Il s’agit de la vision de Paul à Corinthe : « Une nuit, le Seigneur dit à Paul dans une vision : “Sois sans crainte, continue de parler, ne te tais pas. Je suis en effet avec toi et personne ne mettra la main sur toi pour te maltraiter car, dans cette ville, un peuple nombreux m’est destiné”. » (Actes 18, 9-10) Ce recoupement n’est pas le fruit du hasard. Il nous indique que si l’ensemble des visions sert à la mission évangélisatrice et si cet agir produit comme fruit la croissance ecclésiale, il n’est donc pas étonnant que la vision comporte en elle-même comme en son germe cette réalité de la croissance. On pourra donc parler de la nécessité dans la mission d’évangélisation de développer une vision biblique et pastorale de croissance.

Le sens du mot vision

Pour éviter de nombreux malentendus, nous devons donner quelques précisions et distinctions sur le sens du mot « vision » et sur son expérience comme telle. En effet, une compréhension trop restrictive du terme vision risque de susciter certains malaises. D’abord, la vision ne se limite pas à une expérience spirituelle « mystique » extraordinaire réservée à quelques privilégiés. Il est vrai que le mode de réception de la vision dans la Bible se fait très souvent de manière exceptionnelle. Mais il est possible également de vivre cette expérience de la vision selon un mode de réception ordinaire. Vous comprenez que nous distinguons ici la « vision » elle-même et son « mode de réception ». Dans la Bible, nous voyons de nombreux visionnaires recevoir ces visions selon un mode exceptionnel. D’ailleurs, dans sa Somme Théologique (II-II, q. 170-177), saint-Thomas d’Aquin prend le temps de classifier ces visions selon le mode de réception correspondant à sa théorie de la connaissance.

Mais dans la Bible existent aussi des visions qui sont reçues selon un mode ordinaire. Nous pensons en particulier à Néhémie. Nous savons qu’il a reçu une vision : « …mais je n’avais jamais révélé à personne ce que mon Dieu m’avait mis au cœur de faire pour Jérusalem » (Néhémie 2, 12). Il a donc reçu de Dieu la vision et la mission de reconstruire les murs de Jérusalem, mais dans son témoignage nous n’avons aucun indice qui nous permet de penser qu’il a reçu cette vision de manière exceptionnelle. Au contraire, dès le premier chapitre, nous découvrons que, selon un mode ordinaire de réception, dans une double lecture : 1- des événements (son frère Hanani l’informe de la situation catastrophique de Jérusalem, cf. Néhémie 1, 2-4) et 2- de la Parole de Dieu (il lit et médite particulièrement Deutéronome 30, 1-5, cf. Néhémie 1, 8-9), et dans un contexte de prière et de jeûnes, surgit de son cœur la vision de quitter Suse pour se rendre à Jérusalem et y reconstruire ses murs. Le témoignage de Néhémie est d’un certain point de vue très pédagogique. Il nous fait comprendre à la lumière de sa propre expérience les différentes étapes du processus visionnaire dans un contexte de renouvellement communautaire et pastoral :

  • 1- Accueillir la vision (Néhémie 1, 1-11) ;
  • 2- Définir la vision (Néhémie 2, 1-8) ;
  • 3- Communiquer la vision (Néhémie 2, 9-20) ;
  • 4- Réaliser la vision (Néhémie 3, 1-32) ;
  • 5- Faire face aux résistances (Néhémie 3, 33 - 4, 17) ;
  • 6- S’ajuster en cours de route (Néhémie 5, 1- 19) ;
  • 7- Aller jusqu’au bout de la vision (Néhémie 6, 1-19) ;
  • 8- La fécondité de la vision (Néhémie 7-13).
    Ainsi, il n’est pas nécessaire de recevoir une vision de manière exceptionnelle pour entrer dans le processus visionnaire et favoriser le renouveau et la croissance de l’Église. Depuis notre baptême, nous sommes unis au Christ prêtre, prophète et roi. Nous pouvons exercer, comme d’ailleurs l’a prophétisé Pierre à la Pentecôte (Actes 2, 17), notre fonction prophétique en étant attentif aux signes des temps et en relisant et méditant la Parole de Dieu pour faire surgir de nos cœurs la vision qui convient pour la croissance de l’Église :

Aux appels de ton peuple en prière, Seigneur, écoute-nous : donne à chacun la claire vision de ce qu’il doit faire et la force de l’accomplir. Par Jésus le Christ.
(Oraison du 1er dimanche du temps ordinaire).