Le dynamisme de la grâce au sein de la croissance ecclésiale

Dans les enseignements précédents, nous avons, à plusieurs reprises, utilisé l’expression : « herméneutique de la croissance ». Cela peut sembler étrange. En fait, si nous voulons bien comprendre comment la grâce divine agit dans la réalité de l’Église en croissance, il faut d’abord prendre le temps de découvrir le sens de l’expression « herméneutique de la croissance ».

Apprendre à observer pour comprendre l’Eglise qui évangélise

Dans l’Évangile selon saint Matthieu, Jésus nous invite à observer avec attention la manière dont poussent les lys :

Observez comment croissent les lys des champs
(Mathieu 6, 28, cf. aussi Luc 12, 26)

Le mot « observer » est la traduction du verbe grec katamathete : forme intensive du verbe manthano qui signifie apprendre, examiner, étudier. Notons que ce verbe est utilisé une seule fois dans tout le Nouveau Testament. Le préfixe kata- indique une insistance dans l’intensité de l’action. Que devons-nous donc étudier avec soin et examiner avec attention ? Non seulement la beauté des lys, mais surtout le mécanisme de croissance. Jésus dit bien : « …comment (« pôs ») ils croissent ». Si nous observons bien cette réalité de la croissance biologique, nous découvrirons rapidement les principes herméneutiques qui doivent prévaloir dans notre compréhension de l’Église qui évangélise.

L’observation demandée par Jésus exige une vision totale de l’objet contemplé. Ce point de vue global implique non seulement de considérer la totalité de la figure elle-même, mais aussi de la voir se développer dans le temps. L’être vivant est toujours en développement, il faut avoir la patience de l’observer dans les différentes étapes de sa croissance et aussi de comprendre comment chacune des étapes est liée à toutes les autres. La vie mystérieusement cachée dans ce développement est insaisissable et inaccessible, et pourtant, la vie anime la plante en chacune des étapes de sa croissance. On peut y observer des moments assez longs de calme et d’apparente immobilité. Mais tout à coup la plante germe, subitement elle fleurit, puis, plus tard, elle fructifiera.

La vision biologique dans vie ecclésiale

Cette vie se déploie non seulement dans la totalité de la plante, mais aussi dans chaque partie. L’observation minutieuse, et aujourd’hui microscopique, nous fait découvrir que chaque partie contient en quelque sorte la totalité de la plante, chaque élément révèle la plante en sa totalité, chaque cellule participe à l’ensemble de sa croissance. La vie ecclésiale procède de cette vision biologique, puisque l’Église est « cath-holique », « selon la totalité ». Chaque partie ecclésiale contient et révèle la totalité, chaque partie participe à la croissance totale de la vie ecclésiale. Et en même temps, étonnamment, la totalité est plus que la somme des parties rassemblées. Le principe d’ensemble qui anime et harmonise la vie de la plante est un mystère inépuisable.

Autre sujet d’étonnement. La plante accomplit un nombre incalculable de fonctions. Saint-Paul, dans la première lettre aux Corinthiens, a bien identifié cette réalité biologique appliquée au Corps du Christ qui est l’Église.


De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ.

1 Corinthiens 12, 12

Cela est tout aussi bien analysé dans la lettre aux Romains (12, 4-5). Tous les services, ministères, charismes au sein de l’Église sont au service du Corps vivant qu’est le Christ. Nous savons que la plante assume elle aussi de très nombreuses fonctions, qu’elle accomplit un nombre incalculable d’activités chimiques et biologiques.

  • Mais comment, à travers tant de diversités dans l’ordre des activités, peut-elle se maintenir dans l’unité et l’harmonie ?
  • Existe-t-il au sein de la plante ou même du corps, une activité unificatrice qui permet à toutes les activités de servir la croissance d’une manière saine et équilibrée ?
  • Le modèle biologique peut-il servir à trouver et comprendre, au sein de l’Église, l’existence d’une activité unificatrice par rapport à toutes les activités pastorales et ecclésiales ?
    Saint-Paul de nouveau nous éclaire :

Il y a, certes, diversité de dons spirituels, mais c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous.

(1 Corinthiens 12, 4-6).

Il identifie clairement l’agent ou le sujet de cette opération (il s’agit bien du Dieu trinitaire : l’Esprit, le Seigneur, Dieu), mais il ne nous dit pas explicitement « comment » se déploie cette opération unique qui unifie l’ensemble des activités de l’Église.

Comment observer la croissance de l’Eglise ?

Jésus, dans l’Évangile selon saint Marc, nous place devant une autre évidence biologique. Et il disait :

Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu’il dorme et qu’il se lève, nuit et jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment. D’elle-même (automatè), la terre produit du fruit, d’abord l’herbe, puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi.

Marc 4, 26-28

Cette croissance est spontanée (en grec : automatè). Et ce phénomène est pour le cultivateur inexplicable : « il ne sait comment ». Pourtant dans la citation de Matthieu (6, 28), Jésus nous pousse à observer avec attention « comment » la plante croît. Tout l’enjeu de la théologie de l’Église en croissance se trouve présent dans ce paradoxe : comment observer avec attention la réalité de la croissance de l’Église, alors que nous ne savons pas du tout comment saisir cette vie qui permet la croissance ? Le « bio-théologien », qui veut s’ouvrir à l’étude de l’Église en croissance, se trouve au cœur d’une tension entre, d’une part, la capacité d’intervenir pour une maîtrise à tout prix sur la croissance en vue d’obtenir les fruits espérés et, d’autre part, un spiritualisme qui consiste à laisser la vie de grâce se déployer librement sans aucune intervention humaine. On voit ici se dessiner deux tendances modernes extrêmes : entre le scientifique, qui veut contrôler le monde du vivant jusque dans les profondeurs de la réalité génétique, et l’écologiste, qui cherche à éviter toute intervention humaine considérée comme impure et destructrice puisque la nature sait mieux que nous comment faire.

  • Quel sera donc notre regard sur l’Église, le juste regard qui respectera à la fois le mystère de la vie de Dieu et la grâce accordée à l’homme de collaborer sereinement et pleinement à l’œuvre de Dieu ?
  • Est-il possible d’observer avec attention la vie de l’Église, de saisir ce qui constitue son développement organique, tout en ne perdant pas de vue la vie donnée gratuitement, insaisissable et mystérieuse de sa croissance ?
  • L’Église est mystère de vie divine tout en étant visiblement et organiquement un être vivant en croissance. Mais du point de vue théologique comment est-il possible de respecter ce paradoxe intégralement ?
  • Comment est-il possible de saisir les lois de son développement équilibré et harmonieux, les principes de sa croissance organique, pour lui donner toutes les possibilités d’épanouissement dans la ligne des responsabilités pastorales qui sont les nôtres, tout en ne cessant de nous émerveiller devant la vie secrète, cachée, mystérieuse et intime du don gratuit de Dieu ?

Il faudra donc considérer le paradoxe lui-même comme un principe herméneutique fondamental. Ce ne sont pas les deux pôles du paradoxe qui doivent d’abord nous préoccuper, même s’ils ont un rôle à jouer dans notre étude, mais le paradoxe en lui-même, qui est source d’émerveillement et de louange. L’unité entre le don gratuit et immérité de la vie d’une part, et la responsabilité d’accueillir cette vie, de favoriser les conditions optimales de la croissance d’autre part, est la clef de notre herméneutique de l’Église en croissance. Il ne s’agit pas de chercher à résoudre dialectiquement cette question, cette démarche ne pourrait être que stérile, mais de plonger radicalement dans le paradoxe avec une attitude contemplative. Ainsi, la théologie, la vie spirituelle, le ressourcement biblique et l’agir pastoral pourront trouver toute leur fécondité dans la mesure où le regard respecte la vie et la soutient, dans un souci de réelle co-responsabilité entre l’homme et Dieu.

La grâce de Dieu agissante et opérationnelle

Le plus difficile est qu’étant plongé dans le paradoxe, nous sommes à la fois objet et sujet de la croissance. Il est plus facile de s’émerveiller objectivement devant la plante en croissance. Et il est plus difficile en effet de voir de l’intérieur que non seulement l’Église est en croissance, mais que le chrétien est lui-même en croissance au sein de cette Église, et qu’il contribue à la croissance de l’ensemble de l’Église qui l’enfante. Nous ne cesserons de nous étonner de ce mystère : il est pourtant une clef herméneutique majeure de l’ecclésiologie qui parcourt toute la révélation biblique. En d’autres termes nous touchons ici à la grande question de la « grâce » de Dieu qui est tout à la fois mystère de vie et de croissance et réalité invisible pourtant agissante et efficacement opérationnelle.

Cette valeur agissante, opérationnelle et efficace de la grâce révèle tout son dynamisme en particulier dans la prédication évangélisatrice de l’Église et appelle librement notre sens des responsabilités pastorales. Nous avons déjà lu et approfondi les 25 refrains de la croissance de l’Église dans les Actes des Apôtres, nous vous proposons maintenant un autre fil conducteur pour nous guider dans notre lecture des Actes. Il s’agit de relire les passages où le mot « grâce » (en grec : charis) est utilisé. Plusieurs seront étonnés de découvrir que ce mot a d’abord et avant tout un sens pastoral et évangélisateur. Sur les 17 emplois du mot « charis » dans les Actes, 12 sont explicitement utilisés dans le contexte de la prédication évangélique.