Le débat sur la catéchèse en France après Vatican II : la foi s’enseigne-t-elle ?

Père Laurent Sentis

La question posée : « La foi s’enseigne-t-elle ? » peut étonner. Pourtant il est incontestable que cette question a été posée avec insistance parmi les spécialistes de la pastorale catéchétique. En France, en particulier, là où le mouvement catéchétique a été particulièrement vigoureux et innovant, la question du statut de l’enseignement en catéchèse est devenue un thème central de réflexion comme l’atteste l’ouvrage publié par François Coudreau et qui s’intitule précisément : La foi s’enseigne-t-elle ? (Le Centurion, Paris, 1974)

Le statut de ce livre est assez singulier en raison de la personnalité de l’auteur et des responsabilités qu’il a exercées. Il s’agit d’un mémoire présenté à l’occasion d’une soutenance de thèse sur travaux antérieurs. Mais ces travaux antérieurs sont précisément liés à toute une pratique pastorale dans le domaine de la catéchèse et du catéchuménat où l’auteur a joué un rôle considérable puisqu’il a créé en 1950 l’Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique et qu’il a organisé le catéchuménat dans l’archidiocèse de Paris. L’étude et la discussion des analyses proposées dans ce livre ne peuvent donc être assimilées à un débat de type académique. Ce qui est en cause c’est toute une pratique pastorale.
Le point de départ de l’action et de la réflexion de François Coudreau a été la nécessité de renouveler la pratique catéchétique des années cinquante. Il est clair que l’on ne peut raisonnablement souhaiter un retour à cette pratique et que bon nombre d’initiatives pédagogiques mises en œuvre sous l’égide des organismes officiels sont tout à fait valable. Il faut noter cependant que dans le travail accompli dans le domaine de la catéchèse, les acteurs du renouveau ne forment pas un bloc unanime. De nombreux courants peuvent y être discernés et certains se sont montrés particulièrement audacieux. Le but de l’ouvrage que nous évoquons est sans doute de tempérer les ardeurs de certains esprits pour qui l’orthodoxie du message avait cessé d’être une exigence incontournable. Incontestablement l’auteur souhaite maintenir cette exigence. Mais en ce qui concerne la pédagogie il souhaite maintenir un équilibre entre deux tendances.
La première tendance est celle de ceux qui veulent maintenir le caractère didactique de l’acte catéchétique. La deuxième est celle de ceux qui estiment que la foi étant un don de Dieu et une expérience spirituelle elle ne saurait faire l’objet d’un enseignement et que si une catéchèse est maintenue elle ne peut être conçue selon le modèle d’un enseignement au sens ordinaire mot. La solution de François Coudreau consiste à concéder que la foi ne peut, comme telle, être enseignée mais qu’elle implique un certain nombre de connaissances qui, elles doivent être enseignées. En fait les divers protagonistes conçoivent tous l’enseignement comme la transmission d’un savoir. Les traditionalistes en concluent que la catéchèse est fondamentalement une formation doctrinale. Les novateurs montrent à juste titre que la foi n’étant précisément pas un savoir elle ne saurait, comme telle, faire l’objet d’un enseignement. Quoique plus nuancée, la position de François Coudreau dépend elle aussi de cette conception comme transmission d’un savoir qui semble trop limitée.
Par ailleurs, s’il est vrai que la foi est un don de Dieu cela ne s’oppose pas au fait que Dieu pour se donner à nous passe par la parole. En se focalisant sur une représentation très pauvre de l’enseignement tout ce débat méconnaît le rôle du catéchiste comme serviteur de la Parole
Le débat que nous avons sommairement décrit nous conduit donc à deux réflexions, la première sur la nature exacte de l’enseignement la deuxième sur la possibilité d’une annonce de l’évangile au cœur même de l’acte catéchétique.

Ce qu’enseigner veut dire

Enseigner suppose que l’on s’adresse à une personne qui est supposée apprendre. Pour savoir ce qu’est l’enseignement il faut savoir ce qu’est l’apprentissage. Or le fait de retenir par cœur un texte ou un cours quelconque n’est jamais l’essentiel d’un apprentissage même si une certaine mémorisation est parfois nécessaire. Mais l’essentiel de l’apprentissage est ailleurs. Apprendre c’est acquérir une compétence, un savoir-faire. Apprendre ce n’est jamais être passif. C’est au contraire être actif et s’exercer dans le domaine où l’on doit progresser et accomplir une œuvre. Or cela n’est possible que si celui qui apprend est suivi par une personne capable de le diriger et donc de le corriger. Corriger cela veut dire rendre correct, dire ce qui dans l’œuvre est bon et aussi ce qui est incorrect. Il ne suffit pas de dire qu’il y a une faute ou une erreur, il faut aussi dire pourquoi, comment l’éviter à l’avenir et améliorer les travaux futurs. Enseigner c’est cela et ce n’est rien d’autre. Celui qui apprend a besoin d’un enseignant qui l’encourage et le rectifie.
Nous pouvons justifier ce qui vient d’être dit par des exemples. Apprendre une langue étrangère, ce n’est pas seulement retenir un vocabulaire et une grammaire, c’est s’exercer à comprendre cette langue et s’y exprimer. Le professeur doit proposer des exercices gradués et les corriger. Apprendre les mathématiques, ce n’est pas seulement retenir des définitions et des théorèmes, c’est être capable de les utiliser pour la résolution de problèmes. Le professeur doit proposer des exercices et les corriger. Il y a aussi des apprentissages où il n’y a rien à retenir par cœur. Apprendre le ski par exemple, c’est aller sur une piste avec un moniteur qui montre comment se tenir sur ses planches et signale au débutant qui vient de tomber pourquoi il a fait une faute de car et comment éviter de refaire cette faute.
Mais s’il en est ainsi, si toute pédagogie authentique est une pédagogie active, d’où vient le prestige du cours magistral qui nous fait concevoir l’enseignement comme la simple transmission d’un savoir communiqué par le professeur à l’étudiant ? Il ne s’agit pas de dénier toute valeur au cours magistral. Celui-ci se justifie lorsque les étudiants ont acquis la compétence pour assimiler le cours. Si c’est le cas, ils ne suivent pas le cours passivement mais demeurent actifs pendant le cours et pendant le temps consacré à la relecture et l’approfondissement.
Nous sortons ainsi des fausses alternatives. Il n’y a pas à choisir entre une pédagogie active et une pédagogie qui ne le serait pas, il n’y a pas à choisir entre une pédagogie autoritaire et une pédagogie non-directive. Toute pédagogie digne de ce nom est une pédagogie active et directive et il n’en va pas autrement dans le domaine de la foi.

Comment croire sans écouter ?

Il est certain que la foi chrétienne n’est pas une discipline scolaire, qu’elle est une rencontre personnelle avec le Christ et un don de Dieu. Cependant il est aussi certain que l’action de Dieu passe par les causes secondes aussi bien dans le domaine de la vie spirituelle que dans le domaine de la vie ordinaire. Nous avons besoin d’écouter pour grandir. Et toute la Bible atteste que Dieu passe par la parole des hommes. Ce que saint Paul affirme en Romains 10,14 : «  comment croire sans écouter ? » est de toute évidence en pleine conformité avec la tradition juive et le simple bon sens. Croire c’est écouter, méditer et mettre en pratique. Pour cela il faut que quelqu’un parle, explique et exhorte. Qu’on appelle cette prise de parole, première annonce, kérygme, catéchèse ou prédication, il faut bien admettre que cette prise de parole n’est pas sans analogie avec l’enseignement tel que nous l’avons décrit plus haut. Dans tous les cas il s’agit d’exercer le ministère de la parole, ce que classiquement, on nomme le munus docendi, la charge d’enseignement.
Certains sans doute accepteront volontiers de reconnaître que la foi naît à partir d’un enseignement, mais objecteront à ce qui vient d’être dit de ne pas assez marquer la spécificité de la première annonce et du kérygme. De leur point de vue, il faut distinguer l’évangélisation qui a pour but de susciter une rencontre forte avec le Seigneur et la structuration de la foi. L’évangélisation, disent-ils, se fait par la première annonce ou par la proclamation du kérygme. La catéchèse, selon eux, n’aurait comme seul objet que la structuration de la foi et n’aurait sa raison d’être que pour ceux qui ont déjà été évangélisés et ont fait une véritable expérience spirituelle. Selon ceux qui voient les choses ainsi la foi est transmise, à proprement parler, par l’évangélisation et non par la catéchèse.
Assurément la catéchèse a des caractéristiques qui permettent de bien la distinguer de la première annonce du kérygme et de la prédication. Elle suit un programme, respecte un calendrier et des horaires, une méthode. Elle est confiée à un (ou une) catéchiste et rassemble un groupe déterminé d’enfants, d’adolescents ou d’adultes. En revanche la première annonce, le kérygme et la prédication sont des événements ponctuels. Ces différences étant bien reconnues, on ne voit pas pourquoi il faudrait que l’action de Dieu soit soumise à ces données assez secondaires et pourquoi la première annonce et le kérygme seraient les seuls moyens pour faire naître la foi et pourquoi la catéchèse et la prédication n’auraient pas aussi cette capacité. En sens inverse, on ne voit pas pourquoi la première annonce, le kérygme et la prédication ne pourraient pas fournir des lumières et structurer l’intelligence. A moins peut-être que l’on veuille dispenser ceux qui en ont la charge de tout effort pour penser correctement leur foi ?
La catéchèse, nous l’avons souligné, est un enseignement qui suppose des rencontres régulières et un programme mais on espère que cet enseignement va susciter et développer une expérience spirituelle. Il en résulte qu’elle ne peut s’organiser de façon scolaire comme simple transmission de connaissances doctrinales. C’est là un point que les traditionalistes ont tendance à méconnaître. Tout ne doit pas être rejeté dans les recherches catéchétiques de ces cinquante dernières années. Répétons que la catéchèse est une forme d’enseignement mais affirmons aussi avec force que cet enseignement a ses exigences propres et qu’on ne saurait lui imposer la forme de l’enseignement qui est légitime dans d’autres disciplines. Pour le dire en un mot le catéchiste ne déploie son activité qu’a l’intérieur de la mission qu’il (ou elle) a reçue de conduire son groupe vers le Christ.