La tolérance dans la tradition chrétienne (2/4)

Article proposé par le père Laurent Sentis, Directeur des études au séminaire de la Castille

La tolérance a toujours été pratiquée dans toutes les sociétés, mais ce n’est qu’avec le siècle des Lumières qu’elle devient un objet de réflexion important pour la philosophie morale et politique.

Chez saint Thomas d’Aquin, elle n’est pas étudiée pour elle-même mais dans le cadre de l’étude de la vertu de foi. A propos du péché d’infidélité, notre auteur se demande s’il convient de pousser les infidèles vers la foi. En ce qui concerne les païens et les juifs la réponse est négative :

De tels infidèles, il n’y a aucunement à les pousser vers la foi pour qu’ils croient parce que croire est acte de volonté… Si les fidèles du Christ font la guerre aux infidèles, ce n’est pas pour les forcer à croire puisque même si, après les avoir vaincus, ils les avaient fait captifs, ils leur laisseraient la liberté au cas où ces infidèles voudraient croire. [1]
En ce qui concerne les rites des païens on peut les tolérer :
Bien que les infidèles pèchent en leurs rites, ceux-ci peuvent être tolérés soit à cause du bien qui en provient soit à cause du mal à éviter. Pour ce qui est des juifs il faut même dire qu’il y a un bien réel à ce qu’ils continuent d’observer leur rite… c’est pourquoi les juifs sont tolérés dans leurs rites. [2]

Thomas pose ainsi les principes d’une réelle tolérance au cœur même de la société chrétienne. Et en ce qui concerne la question de savoir si on doit baptiser les petits enfants des juifs et autres infidèles, la réponse est négative et l’argumentation particulièrement instructive. Tout d’abord parce que Thomas invoque ici la pratique immémoriale de l’Église « qui n’a jamais admis que les enfants des juifs fussent baptisés malgré leurs parents » [3]. Ensuite parce qu’il développe à ce propos l’idée que « cela répugne au droit naturel ».
On le voit, la pensée de Thomas se situe dans la ligne qu’il avait clairement mise en lumière à propos du gouvernement civil, à savoir qu’il se fonde sur la loi naturelle [4]. Cela signifie implicitement que ce gouvernement ne s’appuie pas sur la loi divine.
Mais lorsqu’il s’agit des hérétiques, Thomas aboutit à des conclusions tout autres. Il estime que la tolérance n’est plus de mise :
Les hérétiques et les apostats doivent être poussés même corporellement à remplir ce qu’ils ont promis et à tenir ce qu’ils ont une fois reçu. [5]
Et un peu plus loin, Thomas se demande s’il faut tolérer les hérétiques. Il répond :
Par son péché l’hérétique a mérité non seulement d’être séparé de l’Église par l’excommunication mais aussi d’être retranché du monde par la mort… S’il se trouve que l’hérétique s’obstine encore, l’Église n’espérant plus qu’il se convertisse pourvoit au salut des autres en le séparant d’elle par une sentence d’excommunication et ultérieurement elle l’abandonne au jugement séculier pour qu’il soit retranché du monde par la mort. [6]

Que l’hérétique soit exclu de l’Église semble légitime car si la cohésion de l’Église dépend de la cohésion de la foi, une contestation obstinée de la foi de l’Église menace la cohésion de la communauté chrétienne et devient intolérable au sens précisé plus haut. L’excommunication de l’hérétique, liée au pouvoir des clés confié par le Christ à son Église, ne pose donc aucun problème ni théologique ni moral. Mais ce qui en pose c’est la condamnation par le bras séculier, c’est-à-dire le gouvernement civil. Thomas semble ici avoir oublié le principe, qu’il avait si bien mis en lumière, selon lequel les lois humaines dérivent de la loi naturelle : il ne fait nulle part une distinction entre le péché contre la foi qui justifie l’excommunication et le trouble occasionné à la société civile qui, s’il était avéré et s’il était vraiment dangereux, légitimerait la condamnation à mort.
On peut expliquer cela en considérant les réalités politiques dont Thomas avait l’expérience. Tout d’abord, par sa famille et son appartenance à l’ordre dominicain, notre docteur était très lié à la papauté et donc préoccupé par l’autorité du pape sur les États pontificaux. A l’intérieur de ces États comme dans toutes les principautés ecclésiastiques, le pouvoir civil relevait directement de l’autorité épiscopale. L’hérésie, du fait qu’elle remettait en cause l’autorité ecclésiastique, était perçue immédiatement comme une menace pour la paix civile. Par ailleurs, Thomas connaissait des royaumes entièrement catholiques comme la France. Comme on peut le voir dans son opuscule sur le gouvernement royal, il considère que la mission du prince temporel chrétien est de conduire ses sujets vers leur fin ultime. Sa vision est celle d’une totale subordination de l’action politique à la perspective de la foi chrétienne.
Nous le constatons, notre docteur tout en jetant à un niveau spéculatif très général les bases de la réflexion ultérieure sur le droit naturel, continue à raisonner en ce qui concerne les problèmes concrets en fonction de la situation historique particulière et contingente de son époque.
On sait que, pendant les siècles suivants, les européens ne pensèrent pas pouvoir réaliser une unité politique nationale sans préserver une unité de foi. Au XVIe siècle, la réforme protestante se concrétisa par la constitution de nations qui organiseront des Églises nationales soustraites à l’autorité du pape. En France, durant les guerres de religion, émergea l’idée d’une coexistence pacifique de communautés catholiques et protestantes sous l’autorité d’un monarque catholique faisant preuve de tolérance vis-à-vis des protestants. Cette tolérance a fonctionné de façon correcte pendant un siècle. Cependant l’intolérance est réapparue et a conduit à la révocation de l’édit de Nantes. Mais comment justifier moralement et politiquement la persécution déclenchée contre les protestants alors que l’expérience semblait avoir prouvé que leur existence ne constituait aucune menace pour la paix civile ? On peut considérer que c’est à partir de ce moment que l’intolérance religieuse a été ressentie de plus en plus comme immorale.
L’intolérance de la monarchie et des hommes d’Église a suscité par réaction le combat des encyclopédistes en faveur de la tolérance. Or, il faut bien le reconnaître, sur ce point, la théologie catholique semble bien avoir été prisonnière de la doctrine de saint Thomas. Nous en avons un signe clair dans le Bref Quod aliquantum, par lequel Pie VI a pris une position contre la constitution civile du clergé.

Un grand merci à La Nouvelle revue théologique nous permettant d’utiliser cet article (n°128 année 2006).

[1IIa IIae q10 a8.

[2IIa IIae q10 a 11.

[3IIa IIae q110 a12.

[4Ia IIae q95 a2.

[5IIa IIae q10 a8.

[6IIa IIae q11 a 3.

Voir en ligne : Vérité et tolérance