La louange est un combat

Père Jean Philibert, prêtre du diocèse d’Avignon

La prière liturgique ou personnelle est le lieu où nous sauvons la louange dans le monde blessé. Nous savons que le dernier mot de la mort n’est pas le dernier mot de Dieu : c’est pour cela que nous louons.

Dieu de ma louange, sors de ton silence. (Psaume 108)

Tu as vu, Seigneur, sors de ton silence !… Moi je redirai ta justice et chaque jour ta louange (Psaume 34)

Le psalmiste, le Christ, le croyant affronte le mal, la violence, la souffrance, et l’adversaire veut l’amener à maudire Dieu, à la malédiction (=/= bénédiction). L’adversaire de la louange c’est le démon. Le blasphème, c’est l’opposé de la louange :

A pleine voix, je rendrai grâce au Seigneur, je le louerai parmi la multitude, car il se tient à la droite du pauvre pour le sauver de ceux qui le condamnent (fin du psaume 108)

La prière liturgique ou personnelle est le lieu où nous sauvons la louange dans le monde blessé. Nous savons que le dernier mot de la mort n’est pas le dernier mot de Dieu : c’est pour cela que nous louons.

Pour appuyer cela sur la Parole de Dieu, allons retrouver la pensée et les sentiments des disciples quand ils sont face à Jésus ressuscité. Quand Jésus leur présente ses mains et son côté, l’évangéliste Jean nous dit que « tout en parlant, Jésus leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent remplis de joie  » (Jean 20, 20). Mais Thomas qui est absent de la rencontre, ne croit pas ce que racontent les disciples. Il pose alors une exigence de fond pour croire : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à la place des clous, et si je ne mets pas ma main dans son coté, non je ne croirai pas » (Jean 20, 25).

L’exigence de Thomas est juste ! Puisque les disciples - et donc Thomas - appartiennent à un monde où la mort est toujours présente (eux-mêmes un jour mourront … !), Thomas demande à voir cette mort vaincue par la vie ; il demande à voir pour croire. Et c’est seulement dans la foi qu’il proclamera la victoire de la vie sur la mort. Il voit dans la marque des clous, non plus seulement les stigmates de la mort mais la réalité de la Vie du Seigneur Ressuscité. Il a sous les yeux la défaite du mal et de la mort et il accueille la victoire de la Vie sur le mal et la mort. En Jésus ressuscité est réalisée la définitive victoire du mal quand bien même les stigmates de la Croix sont donnés à voir à Thomas par Jésus lui-même : « Avance ton doigt et vois mes mains, avance ta main et mets-la dans mon côté ; et ne te montre plus incrédule, mais croyant » (Jean 20, 27). On entend alors la proclamation de foi de Thomas qui est aussi son premier cri de louange pascale : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

  • La joie, fruit de la louange pascale, est donc une joie habitée par la foi en cet événement du Christ mort et ressuscité, c’est à dire sa victoire sur le mal et sur la mort. Et c’est bien de là, et uniquement de là, que peut jaillir la louange, une louange qui naît de la résurrection, de la victoire assurée, quand bien même nous pouvons chaque jour « toucher », comme Thomas, les marques profondes du mal et de la mort.
  • La louange est gratuite, gracieuseté, pure grâce… et donc inutile et surtout pas utilitaire.
    Dans le Missel romain, il y a une préface [1] qui dit ceci : « Tu n’as pas besoin de notre louange, et pourtant, c’est Toi qui nous inspire de te rendre grâce. Nos chants n’ajoutent rien à ce que Tu es, mais ils nous rapprochent de Toi, par le Christ notre Seigneur » Rien de tel pour exprimer que la louange est pur don, pure grâce, de l’ordre de l’inutile pour Dieu. On ne Le changera en rien par notre louange qui est toute gratuité. Elle est de l’ordre du beau, de l’admiratif, de l’esthétique, de la pureté. Louer, c’est parler pour ne rien dire, ou plutôt, dire avec admiration ce qui est.
  • Parabole chinoise :
    Un moine, un bandit, un peintre, un avare et un sage voyageaient de compagnie. Un soir, à la tombée de la nuit, ils s’abritèrent dans une grotte.
  • Peut-on concevoir un lieu plus propre à un ermitage ? dit le moine.
  • Quelle retraite pour des hors-la-loi ! dit le bandit.
  • Le peintre murmura : Quel prétexte pour le pinceau que ces rocs et les jeux de la torche avec leurs ombres !
  • L’avare reprit : Pour cacher un trésor, cet endroit est excellent.
  • Le sage les écoutait tous les quatre. Il dit : Quelle belle grotte !

Seul à quitter la raison utilitaire, le sage parvient à la raison esthétique, à l’admiration (autre nom de la louange), c’est-à-dire à regarder la chose pour elle-même dans sa singularité et sa beauté. La louange, c’est quelque chose de cela : l’expression de la Beauté dont les traces sont repérables chaque jour autour de nous, en nous, disant quelque chose de la beauté et de la grandeur de Dieu.

Pour cela, sans doute faut-il réapprendre à regarder, admirer, contempler tous ces reflets de Dieu en nous, dans les autres, dans la Création, dans notre histoire, dans les cœurs. Il nous faut réapprendre le temps présent comme le temps de Dieu, l’aujourd’hui chargé de sa grâce propre ; hier est passé avec la grâce propre d’hier ; demain sera chargé d’une grâce nouvelle.

Ce bien long parcours sur la « Doxologie », la bénédiction, la louange, nous ouvrira prochainement sur l’autre dimension de toute liturgie : l’Anamnèse.

Crédits photos : Berna Lopez - evangile et peinture.org

[14e Préface commune : Louer Dieu est un don de sa grâce