La croissance de l’Eglise de Corinthe et de Colosses

À la lumière des réflexions sur l’Eglise de Corinthe et de Colosse, découvrons l’importance fondamentale et la place incontournable du pasteur dans la croissance ecclésiale.

L’Eglise de Corinthe

Dans la première lettre aux Corinthiens au chapitre trois, Paul s’attaque à un problème de taille. Les divisions au sein de la communauté qu’il a fondée ne cessent de grandir après son départ. La succession apostolique est assurée par Apollos, que Paul a connu à Éphèse et que, de cette ville, il a envoyé à Corinthe. Cela est bien décrit dans les Actes (18, 24-28). Mais cette transition apostolique ne se passe pas très bien. Paul doit donc éclairer les disciples de la communauté de Corinthe.

L’image de la croissance de la plante est utilisée par Paul pour résoudre la question et éviter les tensions :

Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amenés à la foi, et chacun d’eux selon ce que le Seigneur lui a donné. Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui faisait croître. Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance : Dieu. Celui qui plante et celui qui arrose ne font qu’un, mais chacun recevra son propre salaire selon son propre labeur. Car nous sommes les coopérateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu.
1 Corinthiens 3, 5-9

De ce passage relativement court, nous pouvons tirer plusieurs idées clés :

  • 1. L’apôtre et son successeur sont des serviteurs dans l’ordre de la transmission de la foi. Chacun est reconnu dans son charisme particulier : Paul a planté, Apollos a arrosé. Paul a jeté la semence, Apollos assure la continuité de la croissance ecclésiale. « Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs » (1 Corinthiens 3, 5).
  • 2. « Dieu fait croître », « Dieu donne la croissance ». Ce sont du moins les traductions habituelles. Mais le verbe « auxanô » est vraiment à l’indicatif imparfait actif et Dieu est vraiment le sujet du verbe. Le même emploi de ce verbe se trouve en Luc 1, 80 et 2, 40 : « l’enfant grandissait » et dans les passages des Actes que nous avons déjà analysés (Actes 6, 7 ; 12, 24 ; 19, 20) : « la Parole de Dieu croissait ». Pourquoi alors ne traduisons-nous pas dans 1 Corinthiens 3, 6 : « Mais Dieu croissait » ! ? La même logique se présente dans le verset suivant, où Paul substantivise les verbes. Il faudrait littéralement traduire en finale : « …mais celui qui croît, c’est Dieu ». Il n’y a aucun doute que cette vision des choses, pour être acceptable, doit être soutenue par une compréhension du mystère de la grâce de Dieu. On ne peut concevoir une telle identité que si la croissance, dont il est question ici, est une réalité de grâce où Dieu se rend réellement présent dans le cœur du disciple, ce qui permettait également à Luc d’écrire : « La Parole de Dieu croissait ». La croissance de Dieu dans le cœur du disciple n’est pas celle de Dieu, mais celle de la vie de Dieu dans le disciple qui se laisse envahir dans la puissance de l’Esprit-Saint par la grâce divine, et qui en est transformé. Dieu agit en lui. La transformation n’est pas du côté de Dieu, même s’il est le principe agissant de la croissance et la vie elle-même ; elle est du côté du disciple qui se laisse transformer : mystère de la grâce. Paul parle en homme qui a pleinement et intimement expérimenté cette réalité spirituelle.
  • 3. Dans ce mystère de croissance, le fondateur et le successeur ne font qu’un : « Celui qui plante et celui qui arrose ne font qu’un » (1 Corinthiens 3, 8). Les Corinthiens doivent comprendre qu’une même parole et qu’un même ministère traversent la vie de la communauté dans le temps. Ils n’ont pas à chercher un facteur de division, à comparer. Les deux serviteurs sont mystérieusement unis organiquement dans le temps de la succession ministérielle. Saint-Paul ajoute qu’ils partagent vis-à-vis de Dieu une même responsabilité : «  Car nous sommes les coopérateurs de Dieu » (1 Corinthiens 3, 9). Ils jouent un rôle essentiel pour favoriser les conditions optimales de la croissance dans l’harmonie et la collaboration, selon les besoins de la communauté. Dieu n’est pas seulement source d’unité pour la communauté, mais aussi pour la succession apostolique. Il assure à la communauté les services et les ministères qui correspondent à son étape de développement.
  • 4. « Vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu » (1 Corinthiens 3, 9). La communauté est appelée à reconnaître ce qu’elle est vis-à-vis de Dieu et de ses collaborateurs. Chez Paul, les deux images, celle de la croissance de la plante dans un champ et celle de la construction de l’édifice, se recoupent constamment. Ces deux images sont constamment mises en parallèle. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans ce chapitre trois puisque, dans les versets qui suivent, Paul poursuit sa réflexion en privilégiant l’image de l’édifice : « Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il y bâtit » (1 Corinthiens 3, 10). Le pasteur doit considérer que la primauté de la grâce dans la mission évangélisatrice ne va pas sans une certaine compétence pastorale puisque Paul utilise ici l’image du sage architecte qui agit en fonction de la sagesse pratique de son savoir-faire.

La communauté de Corinthe ne peut donc croître sans Dieu, sans ses collaborateurs et sans la prise de conscience de cette réalité vécue et expérimentée de la croissance organique et unificatrice dans toutes ses dimensions. Cette prise de conscience doit être vive chez les membres de la communauté, mais plus encore chez les pasteurs qui ont pour mission d’assurer la croissance et les conditions de développement de la communauté.

L’Eglise de Colosse

L’hymne aux Colossiens, que Paul expose au chapitre 1 (v. 12-20), donne une dimension cosmique à la mission évangélisatrice. L’hymne christologique ouvre à un horizon d’universalité pour la croissance de l’Église dans la mesure où chaque baptisé et toute l’Église Lui sont bien unis. En fait, l’Église en croissance est l’objet de sa prière apostolique qui introduit la lettre :

  • 1. L’action de grâce introductive présente les trois vertus théologales qui se sont développées à partir de la prédication évangélique :

Nous ne cessons de rendre grâces au Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ, en pensant à vous dans nos prières, depuis que nous avons appris votre foi dans le Christ Jésus et la charité que vous avez à l’égard de tous les saints, en raison de l’espérance qui vous est réservée dans les cieux. Cette espérance, vous en avez naguère entendu l’annonce dans la Parole de vérité de l’Évangile.
Colossiens 1, 3-5

  • 2. Cet Évangile, qui a été proclamé chez les Colossiens, fructifie et croît dans le monde entier. Il est bon de souligner l’ordre des verbes utilisés par Paul. D’abord, apparaît le verbe « fructifier », puis le verbe « croître » : « …l’Évangile qui est parvenu chez vous, de même que dans le monde entier, il fructifie et croît, » (Colossiens 1, 6a)
  • 3. Paul revient sur le fait que cet Évangile fructifie et croît non seulement dans le monde entier mais aussi dans la communauté de Colosses et cela parce que ses membres ont « appris et compris » la réalité opératoire de «  la grâce de Dieu » dans l’accueil et la croissance de cet Évangile : « chez vous il fait de même depuis le jour où vous avez appris et compris dans sa vérité la grâce de Dieu » (Colossiens 1, 6b)
  • 4. Paul indique ensuite comment un de ses collaborateurs, en tant que « ministre du Christ », a agi à Colosses. Il a rendu compte à Paul de l’action de l’Esprit au sein de la communauté : « selon l’enseignement que vous a donné Épaphras ; notre ami et compagnon de service, qui nous supplée fidèlement comme ministre du Christ, nous a décrit de quel amour l’Esprit vous anime. » (Colossiens 1, 7-8).
  • 5. De nouveau, Paul continue sa prière pour demander à Dieu que la vérité de l’Évangile poursuive son œuvre : « Voilà pourquoi, de notre côté, du jour où nous l’avons appris, nous ne cessons pas de prier pour vous. Nous demandons à Dieu que vous ayez pleine connaissance de sa volonté en toute sagesse et pénétration spirituelle, pour que vous meniez une vie digne du Seigneur, recherchant sa totale approbation. » (Colossiens 1, 9-10a)
  • 6. Encore une fois, Paul utilise les deux mêmes verbes « fructifier » et « croître » dans le même ordre que précédemment. La croissance, stimulée par l’accomplissement du bien moral, permet le progrès dans la « vraie connaissance de Dieu » : « Par tout ce que vous ferez de bien, vous porterez du fruit et croîtrez dans la vraie connaissance de Dieu » (Colossiens 1, 10b)

La double utilisation des deux verbes (« karpophoreô » et « auxanô ») dans cette structure littéraire relativement complexe nous indique de nombreux facteurs de croissance : l’Évangile compris dans son dynamisme de communication, l’accueil fait par les Colossiens, l’action de la grâce, l’exercice des vertus théologales, la connaissance de la volonté de Dieu, la sagesse et la pénétration spirituelle, l’accomplissement du bien, la recherche de la vraie connaissance. Paul utilise de nombreuses expressions qui indiquent l’importance de la dimension doctrinale pour la croissance ecclésiale. La sagesse chrétienne est aussi appelée à croître et à produire du fruit.

Un second passage doit retenir notre attention dans la lettre aux Colossiens. Étant donné les problèmes doctrinaux particuliers auxquels sont confrontés les chrétiens de Colosses, Paul doit rappeler la vérité centrale du Christ, unique sauveur pour toute l’humanité. Seule l’union au Christ sauve. Paul insiste avec force : « soyez enracinés et fondés en lui » (Colossiens 2, 7). Toute l’exhortation de Paul qui suit (Colossiens 2, 8 – 4, 1) consiste à rappeler ce nécessaire attachement au Christ. Inversement, il faut mesurer la perte que représente le fait de ne plus être uni au Christ : « et il ne s’attache pas à la Tête, dont le Corps tout entier, nourri et bien uni, grâce aux articulations et ligaments, tire la croissance que Dieu lui donne. » (Colossiens 2, 19). Il faut comprendre que cette anthropologie correspond bien à la culture de l’époque. De la tête qui est au-dessus, le corps reçoit la nourriture physique et les connaissances qui passent par les cinq sens. Le corps ne peut être en cohésion et harmonie sans l’information et la nourriture qui passent par la tête. Elle-même, la tête, ne peut être indépendante de son corps qui peut agir pour le bien du tout.

Saint-Paul n’hésite pas à reprendre cette compréhension anthropologique dans sa lettre aux Éphésiens. Il y développe d’une manière beaucoup plus approfondie et détaillée cette ecclésiologie du Corps du Christ en croissance (cf. Éphésiens 4, 11-16). Nous pouvons même affirmer que l’ecclésiologie de croissance atteint un sommet de compréhension théologique dans cette lettre. C’est ce que nous verrons ultérieurement.

Réflexion pastorale

À la lumière des réflexions précédentes sur 1 Corinthiens 3, 5-10 et Colossiens 1, 1-10, nous découvrons l’importance fondamentale et la place incontournable du pasteur dans la croissance ecclésiale. On peut donc répondre aux questions suivantes :

  • En tant que pasteur, jusqu’à quel point est-ce que je me sens responsable de la croissance de la communauté ecclésiale qui m’est confiée ?
  • Les affirmations de Paul m’éclairent-elles sur ma mission pastorale et m’aident-elles à développer une conscience de la croissance ecclésiale ? Comment ?
  • Les décisions pastorales que j’ai prises ou que je prends, en tant que pasteur, favorisent-elles la croissance et la multiplication de la communauté ecclésiale dans le dynamisme de l’évangélisation ?