La croissance de l’Église d’Éphèse

Père Mario Saint-Pierre, prêtre et théologien

Les études précédentes sur les communautés de Thessalonique, de Corinthe et de Colosses nous ont permis d’approfondir certains aspects de la croissance ecclésiale à des étapes précises et ponctuelles de leur développement. En méditant sur la communauté d’Éphèse, nous pourrons présenter un tableau d’ensemble de sa croissance dans toutes les étapes de son développement. L’Église d’Éphèse se présente à nous comme un modèle de la « plantatio ecclesiae » (l’implantation d’Églises). La communauté d’Éphèse après celle de Jérusalem semble être celle qui est la plus connue, puisque de nombreux écrits du Nouveau Testament nous fournissent de multiples informations à son sujet.

Nous vous proposons de faire l’exercice biblique avant la lecture de l’enseignement puisque la solution de cet exercice se trouve dans l’enseignement lui-même.

L’histoire de la fondation et du développement de l’Église d’Éphèse se déploie en 8 étapes que nous pouvons identifier de manière précise. Ces 8 étapes historiques sont présentées en ordre dans la colonne de gauche. Les références bibliques correspondant à chacune de ces étapes sont présentées en désordre dans la colonne de droite. Nous vous proposons de les faire correspondre correctement, exemple : 8 avec C. Vous placez dans la colonne du centre la bonne réponse.

Les 8 étapes de la fondation et du développement de la communauté chrétienne

Les 8 étapes de la fondation et du développement de la communauté chrétienne d’Éphèse (en ordre) Les groupes de références bibliques
à faire correspondre
(ils ne sont pas en ordre)
LES ÉTAPES PRÉPARATOIRES :
1- L’évangélisation de l’oïkos : A- Actes 18, 5.11.
2- Le principe de l’imitation apostolique : B- Actes 19, 1-40.
3- La centralité du kérygme : C- Apocalypse 2, 1-5.
LES ÉTAPES DEVELOPPEMENT :
4- La fondation de l’Église d’Éphèse : D- 1 Timothée (dans son ensemble).
5- La période de multiplication : E- Éphésiens (dans son ensemble)
6- La période d’affermissement : F- Actes 16, 6-8.15.31-34.
7- La structuration des ministères ordonnés : G- 1 Thessaloniciens (dans son ensemble)
8- L’appel à la nouvelle évangélisation : C H- Colossiens 1, 7 ; 4, 12-13 ; Phm 1, 23.

Il est bon de présenter, mais de manière très brève, le cheminement historique de la communauté chrétienne d’Éphèse. Nous pouvons identifier huit étapes importantes de son développement. Les trois premières étapes sont antérieures et préparatoires à la fondation comme telle, alors que les cinq autres sont directement liées à la communauté d’Éphèse.

  • 1. Lors de son deuxième voyage missionnaire, Paul avait l’intention de se rendre avec Silas en Asie. Éphèse en est la capitale. Mais d’après les Actes, « le Saint-Esprit les avait empêchés d’annoncer la parole en Asie » (Actes 16, 6-8). Les Actes rapportent ensuite l’appel du Macédonien dans une vision (Actes 16, 9-10), appel sur lequel Paul se rend donc à Philippes (ville principale du district de Macédoine : Actes 16, 11-12), la fondation à Éphèse n’étant que partie remise. À Philippes, Paul découvre l’efficacité de l’évangélisation de « l’oïkos » (l’oïkos de Lydie : Actes 16, 15 ; l’oïkos du geôlier : 16, 31.34). Le mot grec oïkos désigne la famille entendue comme l’ensemble des consanguins, esclaves, clients et amis. Il était l’un des fondements de la société gréco-romaine. Paul découvre l’importance de la conversion de tous ces foyers domestiques qui devenaient des phares par lesquels l’Évangile pouvait se diffuser. Nous pouvons donc raisonnablement souligner le rôle fondamental tenu par l’oïkos (la maisonnée ou le foyer domestique étendu) dans le développement de l’Église. Ce thème sera développé dans notre dernier enseignement.
  • 2. Puis, ce fut la courte mission à Thessalonique et à Bérée. Lors de notre étude sur l’Église de Thessalonique, nous avons découvert la place essentielle et fondamentale de l’imitation apostolique comme facteur de croissance et de multiplication. Paul fonde une communauté modèle qui permet d’engendrer des communautés qui imitent et deviennent à leur tour modèles. Comme nous le constatons le principe de l’imitation apostolique n’est pas statique, mais sert à la fondation, au développement et à la multiplication des communautés de croyants. Les lettres aux Thessaloniciens témoignent de cette réalité dynamique de l’imitation. Paul ne cessera de se présenter comme un modèle à imiter pour que l’évangélisation fructifie et se déploie. En ce qui concerne la communauté d’Éphèse, ce principe sera particulièrement mis en évidence dans le discours d’adieux aux Anciens d’Éphèse à Milet (cf Actes 20, 17-38).
  • 3. Par la suite, Paul se rend à Athènes. Par un brillant discours, il parvient à convaincre seulement une poignée de personnes qui adhèrent à la foi (Actes 17, 16-34). On ne peut donc pas considérer que cette prédication fut un réel succès. Mais c’est à Corinthe que la mission va prendre une orientation significative. Il y fait la connaissance de Priscille et Aquilas (Actes 18, 2-3) qui deviendront de précieux collaborateurs (Romains 16, 3). Après un an et six mois, Paul quitte Corinthe pour se rendre à Antioche de Syrie (Actes 18, 18). Il emmène avec lui Priscille et Aquilas (Actes 18, 19). Ils s’arrêtent à Éphèse et visitent la synagogue. Paul repart sans s’attarder davantage pour se rendre à Antioche, laissant à Éphèse ses collaborateurs (Actes 18, 19-22). À Corinthe, Paul a développé une prédication plus puissante et efficace, du moins, plus centrée sur le kérygme : « Jésus est le Messie » (Actes 18, 5). Luc mentionne à deux reprises la place du ministère de la Parole dans la mission à Corinthe (Actes 18, 5.11). On peut considérer que le problème des divisions et des tensions que subira cette communauté après le départ de l’apôtre, n’est pas sans lien avec la mise à l’écart ou l’oubli du caractère unificateur de la mission évangélisatrice. Dès le début de sa première lettre aux Corinthiens, Paul rappelle à la communauté la dimension fondamentale du kérygme : « Car le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile, et cela sans la sagesse du langage, pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ. » (1 Corinthiens 1, 17). Tout au long de cette lettre, il exhorte la communauté à se recentrer sur sa mission kérygmatique sans laquelle aucune unité n’est possible.

Bilan

Ces trois premières étapes ne sont que préparatoires pour la mission qui va se vivre à Éphèse, même si les tentatives de fonder à Éphèse sont clairement indiquées dès le départ. À chacune de ces étapes, nous identifions une caractéristique importante de l’évangélisation paulinienne :

  • 1. l’évangélisation de l’oïkos,
  • 2. le principe de l’imitation apostolique,
  • 3. la centralité du kérygme. Nous ajoutons une 4e caractéristique qui convient à l’ensemble et qui sera aussi déployée en Asie mineure :
  • 4. Paul adopte une stratégie urbaine qui consiste à cibler une ville pour rayonner dans une province ou une région plus vaste ; par exemple : Corinthe pour l’Achaïe, Philippes pour la Macédoine, Éphèse pour l’Asie Mineure.
  • 4. Après un bref séjour à Antioche, Paul parcourt la Galatie et la Phrygie (Actes 18, 22-23). Il revient à Éphèse en passant par le haut-pays (Actes 19, 1). Son séjour se situe entre 54 et 57 après Jésus-Christ. Dès son arrivée, il trouve des disciples qui n’ont pas reçu l’Esprit-Saint et qui ne tarderont pas à vivre la « Pentecôte d’Éphèse » (Actes 19, 2-7). Paul prêche durant trois mois à la synagogue. Puis, comme les choses se compliquent, il décide de s’installer à l’École de Tyrannos (Actes 19, 9). Dans ce contexte, Luc exprime un refrain de croissance : « Cette situation se prolongea pendant deux ans, si bien que toute la population d’Asie, Juifs et Grecs, a pu entendre la parole du Seigneur » (Actes 19, 10). Paul, durant ces deux années, « implante » une Église qui connaît un rayonnement sans précédent par rapport à tout ce qu’il a vécu jusque-là. L’événement des exorcistes Juifs (Actes 19, 11-20) et l’émeute provoquée par les orfèvres d’Éphèse (Actes 19, 21-40) sont les signes historiques d’un impact majeur de l’Évangile dans ces milieux païens. Dans ce contexte, Luc affirme deux autres refrains de croissance : « Toute la population d’Éphèse, Juifs et Grecs, fut au courant de cette aventure » (Actes 19, 17) ; « Ainsi, par la force du Seigneur, la parole croissait et s’affirmait puissamment » (Actes 19, 20). Il n’est donc pas étonnant que Luc consacre à la seule communauté d’Éphèse 3 refrains de croissance. Après ces trois ans (Actes 20, 31) à Éphèse, Paul « prend la décision, dans l’Esprit, de se rendre à Jérusalem en passant par la Macédoine et l’Achaïe » (Actes 19, 21). C’est ce qu’il fait, malgré certaines complications de parcours, si bien qu’avant de se rendre directement à Jérusalem, Paul a le temps de s’arrêter à Milet près d’Éphèse pour dire ses adieux aux Anciens, dans un magnifique discours qui décrit bien son approche évangélisatrice (Actes 20, 17-38) en particulier la place essentielle de l’imitation apostolique. De plus, n’oublions pas que d’Éphèse Paul écrit une lettre (ou plusieurs selon les interprétations exégétiques) à la communauté de Corinthe : « Les Églises d’Asie vous saluent. Aquilas et Priscille vous envoient bien des salutations dans le Seigneur, ainsi que l’Église qui se réunit dans leur maison (« oïkos »). » (1 Corinthiens 16, 19). Là aussi, on peut présumer que l’évangélisation de l’oïkos, découverte à Philippes et à Corinthe, fut un facteur de diffusion très efficace dans la province d’Asie. Paul lui-même témoigne de l’efficacité de sa mission évangélisatrice en Asie : « toutefois je resterai à Éphèse jusqu’à la Pentecôte ; car une porte s’y est ouverte toute grande à mon activité, et les adversaires sont nombreux » (1 Corinthiens 16, 8-9).
  • 5. Malgré l’absence de son fondateur, la communauté chrétienne d’Éphèse continue à se développer, à acquérir de la maturité et à rayonner, non seulement dans la province d’Asie, mais au-delà. En effet, sur les 72 collaborateurs de Paul que nous pouvons dénombrer dans les écrits néotestamentaires, plus du tiers d’entre eux ont connu, d’une manière ou d’une autre, au moins un séjour à Éphèse. Ainsi, la ville d’Éphèse devint-elle non seulement un centre d’évangélisation important à cause de sa population, de sa culture, de ses voies de communication, de son économie, etc., mais aussi un centre de formation pour l’évangélisation et pour les responsables de communauté. Le travail missionnaire d’Épaphras à Colosses et dans la région en est un exemple à souligner parmi de nombreux autres (Col 1, 7 ; 4, 12-13 ; Phm 1, 23).
  • 6. Historiquement, nous pouvons situer la rédaction de l’épitre aux Éphésiens durant le séjour de Paul à Rome entre 61 et 63 après Jésus-Christ. Il s’agit d’une lettre composée en captivité. Paul y fait allusion trois fois dans cet écrit (Éphésiens 3, 1 ; 4, 1 ; 6, 19). Cette lettre reflète bien la situation de la communauté qui vit une étape importante de transition. Elle se situe entre une période de fondation, qui a connu un rayonnement très fort de l’Évangile, et une période de structuration pour assurer la stabilité et la pérennité de la communauté évangélisatrice. Par cette lettre, Paul cherche à renforcer le dynamisme évangélisateur qui a permis aux chrétiens de diffuser l’annonce de la Bonne Nouvelle avec efficacité. Il affermit les ministères consacrés à l’évangélisation et les facteurs qui ont permis à l’Église d’Éphèse une croissance sans précédent.
  • 7. D’après la première lettre à Timothée, la communauté entre vraiment dans la période de maturité et de stabilité par la mise en place et la clarification des ministères ordonnés. Paul demande à Timothée de demeurer à Éphèse pour y diriger la communauté (1 Timothée 1, 3). Il lui donne des consignes pour que chaque membre de l’Église connaisse ses responsabilités propres. Cela permet d’assurer à la communauté, cohésion et unité, dans une perspective de pérennité.
  • 8. Dans une période plus tardive, après une fécondité évangélisatrice peu commune, la communauté d’Éphèse vit une phase de recul. L’auteur de l’Apocalypse interpelle vivement les chrétiens d’Asie : « À l’ange qui est à l’Église d’Éphèse, écris : […] Mais j’ai contre toi que ta ferveur première, tu l’as abandonnée. Souviens-toi donc d’où tu es tombé : repens-toi et accomplis les œuvres d’autrefois. » (Apocalypse 2, 1.4-5). En quelque sorte, l’Église d’Éphèse est invitée à entrer dans une « nouvelle évangélisation ». Après avoir connu toutes les étapes du processus de plantation d’Église, elle doit renouveler sa mission première à cause de cet affaiblissement dénoncé par l’auteur de l’Apocalypse. Dans cette Église, qui a d’abord été une communauté paulinienne, alors qu’apparaissent les nouveaux défis de la « nouvelle évangélisation », c’est une communauté johannique qui prend la relève.