L’Eglise, une communion missionnaire

Père Arnaud Adrien (Sanary, le 28 novembre 2007)

Conférence du père Arnaud Adrien lors de la XVe session des cellules paroissiales d’évangélisation.

Nous portons en nous un appel qui ne vient pas de nous

Il y a un germe puissant en nous qui nous rend malheureux si nous l’étouffons, si nous n’y consentons pas, si nous ne lui obéissons pas. Un germe étranger à nous-mêmes, qui ne vient pas de notre propre fond, un germe qui porte en lui un processus de croissance qui nous inquiète, nous met mal à l’aise tant qu’il ne peut pas s’épanouir, éliminer tout autre germe, prendre toute la place et devenir un grand arbre où de nombreux enfants pourront se reconnaître comme adoptés par Dieu, comme fils à l’image de Jésus. Ce germe, cette semence déposée dans votre cœur qui vous a fait entreprendre votre voyage est tout à fait semblable, ayant la même origine, à celui qui fait partir Abraham d’Ur en Chaldée. Il est de même nature, c’est la continuité du même appel. Dieu ne change pas. Il est toujours le même et poursuit inlassablement son but.

Quel est cet appel ?

Ce germe qui veut tout envahir dans nos vies, qui veut faire de nous des consacrés, à l’image d’Abraham qui va changer de nom et ne s’appellera plus Abram mais Abraham pour signifier que l’appel en lui a changé jusqu’à sa raison d’exister. Nous avons nous-même un nom nouveau que nous ne connaissons pas encore et qui nous sera dévoilé dans l’éternité.

« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises : au vainqueur, je donnerai de la manne cachée et je lui donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit. »
Apocalypse 2

Mais, même si nous ne connaissons pas totalement notre nom nouveau, c’est-à-dire notre personnalité qui est en train de se construire à la mesure de notre réponse à Dieu, nous savons que nous avons été pris, mis à part. Nous avons quitté, ou nous avons à quitter notre terre, notre pays, notre parenté pour devenir ce que nous sommes, ceux qui appartiennent à Jésus, ceux qui sont à Jésus. Qui sont ma mère, mes frères, mes sœurs ? Ce sont eux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. Et à ceux-là Jésus dit : « allez de toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». « En toi seront bénies toutes les nations de la terre » dit Yahvé à Abraham.

Puissance de salut et de bénédiction

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Ce germe, cet appel reçu, que vous avez entendu, qui vous a fait vous mettre en route, qui axe votre vie, ce germe ne nous laisse jamais tranquille, parce qu’il porte en lui une bénédiction pour tous ceux qui vous rencontreront. Ce germe là est en vous, une puissance qui vous dépasse parce qu’il est germe de vie pour une multitude. Cinq pains et deux poissons qui nourrissent une multitude. "N’avez-vous pas encore compris ?" dit Jésus à ses disciples après une première multiplication.
Comme un instinct de vie pousse les pauvres et les très pauvres à enfanter pour que la vie gagne en eux et que les riches ne savent plus faire d’enfant parce qu’ils ont peur de partager, ainsi le germe de vie déposé au cœur de nos pauvretés humaines et ecclésiales possède une puissance de salut et de bénédiction que nous avons à libérer par notre foi et la conscience de notre mission afin de donner la vie à une multitude. "Je bénirai ceux qui te béniront." (Génèse 12,3) N’entendez vous pas Saint Jean nous dire la même chose :

"Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du verbe de vie ; car la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue, ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète."

1 Jean 1, 1-4

Ainsi ceux qui sont en communion avec vous grâce à votre parole se retrouveront en communion avec le père et son fils Jésus-Christ. Ils hériteront de la bénédiction d’Abraham et votre joie sera complète.Y croyez-vous ? Comprenez-vous qui vous êtes ? Ce qui a été déposé en vous ?

La vie pour le salut du monde

Et regardez en face le drame qui se joue que vous le vouliez ou non :
"je réprouverai ce qui te maudiront." (Genèse 12, 3).
"Qui vous écoute, m’écoute." dit Jésus.
« Qui vous rejette, rejette celui qui m’a envoyé »
Et si vous n’annoncez pas ? Si vous étouffez le germe déposé en vous, si vous ne faites pas fructifier le don reçu, si vous enfouissez le talent reçu, la vie qui vous a été donnée gratuitement, alors vous serez jeté dans les ténèbres : « Eloignez-vous de moi vous qui faites le mal dit Jésus, je ne vous connais pas, vous n’êtes pas des miens. »
Oui, mes amis nous prenons conscience dans ce temps de l’histoire de l’église en France, de la nécessité qui oppressait Paul au point de s’exclamer : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile. » Nous entendons le cri des saints : « Que vont devenir les pécheurs ? ». Et encore : « L’amour n’est pas aimé. »
Plus paisiblement, nous entendons Thérèse de l’enfant Jésus, passionnément amoureuse comme l’épouse du Cantique des cantiques, qui découvre sa double vocation et la résume en cette formule : "aimer Jésus et le faire aimer." Nous comprenons dans ce moment de l’histoire que nous n’avons pas d’autre raison d’exister comme communauté, que pour faire aimer Jésus. Paul VI dira que l’Eglise existe pour évangéliser. Bienheureuse pauvreté qui nous ramène au cœur du don qui nous a été fait : pouvoir aimer Jésus, pour qu’une multitude l’aime.

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« Le don reçu : aimer Jésus, et dans ce don un appel : le faire aimer »

L’Église se définit comme une communion missionnaire

Une communion qui est celle que connaît saint Jean : « Notre communion est communion avec le Père et son fils Jésus Christ. »Une communion qui a donc une source, la vie même du Dieu Trinité. Une source qui est notre origine et notre finalité. Une source à laquelle nous avons l’obligation de boire. Une source dont nous n’avons pas le droit de dire qu’elle est inaccessible depuis qu’elle a abreuvé Abraham, Moïse dans le buisson ardent, Elie dans le murmure d’une brise légère, depuis surtout qu’elle a dressé sa tente parmi nous lorsque par Marie le Verbe s’est fait chair :

« Ce que nous avons entendu,
ce que nous avons vu de nos yeux,
ce que nous avons contemplé,
ce que nos mains ont touché
du Verbe de vie ;
car la Vie s’est manifestée :
nous l’avons vue. »
1 Jean 1

Une communion donc avec le mystère de Dieu, mystère de vie, mystère nourrissant pour notre âme, mystère qui nous définit, mystère qui appelle à un échange intime, mystère qui nous demande d’être ceux qui se retrouvent tous les jours aux pieds du maître pour écouter sa parole.

"Elle a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée"

De fait, la Parole qui a fait se lever Abraham d’Ur en Chaldée et qui vous a fait partir vous aussi, contient en elle-même une promesse de révélation, de connaissance expérimentale du mystère de Dieu (autrement, il ne nous aurait pas parlé).
Ainsi, si je veux être dans le cortège qui accompagne l’Epoux en sa demeure et ne pas être comme ces vierges folles qui n’ont plus d’huile, il me faut être un homme, une femme de la Parole et de la prière qui donnent l’Esprit-Saint. La connaissance expérimentale de Dieu que je pourrai ensuite communiquer passe obligatoirement par là.
Ainsi œuvre l’Esprit-Saint qui a été répandu dans nos cœurs.

Et que naît-il de cette communion avec Dieu sinon cette humanité nouvelle que Jésus nous a méritée par son sacrifice ? Cet esprit de Jésus répandu en nos cœurs nous fait nous aimer comme Dieu lui-même : mystère de l’Église qui est la communion de Dieu avec l’homme. Dieu avec l’homme, l’homme avec Dieu. L’Église, mystère de communion avec Dieu qui devient lieu de communion entre les hommes. L’Église que nous pouvons alors comprendre comme la fin de toute chose, la raison même de la création.

Faire de l’Eglise, la maison et l’école de la communion

L’Église, lieu de communion entre les hommes, c’est là qu’il nous faut nous rappeler
la lettre apostolique Au début du nouveau millénaire en son n°43 qui nous demande de
Faire de l’Église la maison et l’école de la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Ici aussi le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s’en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l’homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l’autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés. Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés. Une spiritualité de la communion, cela veut dire la capacité d’être attentif, dans l’unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme « l’un des nôtres », pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde. Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout ce qu’il y a de positif dans l’autre, pour l’accueillir et le valoriser comme un don de Dieu : un « don pour moi », et pas seulement pour le frère qui l’a directement reçu. Une spiritualité de la communion, c’est enfin savoir « donner une place » à son frère, en portant « les fardeaux les uns des autres » (Galates 6,2) et en repoussant les tentations égoïstes qui, continuellement, nous tendent des pièges et provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies. Ne nous faisons pas d’illusions : sans ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion serviraient à bien peu de chose. Ils deviendraient des façades sans âme, des masques de communion plus que ses expressions et ses chemins de croissance.

Poser des gestes de communion

"La communion engendre la communion, dit Jean-Paul II [1], et se présente essentiellement comme communion missionnaire."
D’où la nécessité impérieuse de poser des gestes de communion, ces gestes qui font pénétrer le Royaume dans ce monde : aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutent. Fais deux mille pas avec celui qui en espère mille, va dîner avec tous les Zachée de la terre…
L’Eglise, lieu où ici-bas, l’homme peut faire l’expérience du Dieu vivant qui change le cœur de l’homme et transforme le loup en agneau.

La prière et le service sont la base de l’évangélisation

Vie de la structure -  PDF - 612.3 ko
La pédagogie des cellules est juste quand elle demande que la prière et le service soient la base de l’évangélisation. Il faut la prière pour deux raisons :
Seul l’Esprit peut nous donner la lumière et la force.
La lumière qui va permettre d’avoir l’intuition du geste à poser, la force ensuite pour l’accomplir.
Vous voyez bien l’enjeu : pour que des cœurs s’ouvrent, il faut des gestes qui stupéfient. Écoutez :

« Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, de peur qu’eux aussi ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu alors de ce qu’ils n’ont pas de quoi te le rendre ! Car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes. »
Luc 14

Et encore :

« Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez, aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous diffament.
A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre ; à qui t’enlève ton manteau, ne refuse pas ta tunique. A quiconque te demande, donne, et à qui t’enlève ton bien ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux pareillement. Que si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Même les pécheurs en font autant.
Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs afin de recevoir l’équivalent.
Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. Votre récompense alors sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants. Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant. »
Luc 6, 27-36

Vers une culture de la sainteté

Il ne s’agit pas d’étonner pour étonner bien sûr ; il s’agit de se laisser inspirer. Or Dieu est toujours Dieu c’est-à-dire qu’Il nous inspirera ce qui chez lui est ordinaire et qui chez nous est extraordinaire. C’est pour cela que la sainteté consiste à faire d’une manière ordinaire ce qui semble extraordinaire à ceux qui n’ont pas encore l’esprit du Royaume.
Seulement ces actes qui ouvrent le cœur des incroyants et éclairent leurs intelligences doivent être portés par la communauté elle-même. Il s’agit donc de développer une culture de la sainteté. Il s’agit de créer des communautés où les membres se stimulent à vivre le sermon sur la Montagne pour qu’une vraie folie du cœur, selon l’expression de Jean-Paul II gagne petit à petit tous les membres. Se stimuler selon une sainte jalousie, une sainte synergie qui nous fait devenir une communauté véritablement évangélique ; se stimuler dans une communion qui nous entraîne à poser les gestes du Royaume.
Et tout d’abord je n’hésite pas à dire que la perspective dans laquelle doit se placer tout le cheminement pastoral est celle de la sainteté.
Une fois le Jubilé terminé, la route ordinaire reprend, mais présenter la sainteté reste plus que jamais une urgence de la pastorale
. (Au début du nouveau millénaire n°30)
Bien, mais le travail n’est pas fini avec cela. Pour qu’une communauté soit évangélique, il lui faut aussi être évangélisatrice.

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Pourquoi est-il urgent d’évangéliser ?

Une communion missionnaire ne peut pas être vraiment missionnaire si elle se contente de ne vivre que les valeurs évangéliques ou pour le dire autrement une communauté évangélique ne l’est qu’en étant aussi évangélisatrice.
Pour en avoir la conviction, il suffit de regarder Jésus.
L’homme des Béatitudes ne se contente pas d’aimer ses frères et de les guérir ou de leur pardonner. Il est le Verbe, la Parole qui dit précisément ce qui ne peut pas monter du cœur de l’homme et que le cœur de tout homme attend. Il parle de son propre mystère et de celui de son père. Il vient du Père, il sort du Père et se fait chair pour nous le faire connaître et aimer.

« La vie éternelle,
c’est qu’ils te connaissent,
toi, le seul véritable Dieu,
et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Jean 17

Qui n’entre pas dans cette connaissance, dans cette relation, dans cette filiation ne peut pas être sauvé. Le salut consiste précisément en cette relation. Voilà pourquoi il est urgent d’évangéliser et d’apprendre à le faire. Voilà pourquoi une communauté chrétienne qui n’évangélise pas n’est même pas une communauté chrétienne.

Une église locale qui n’évangélise pas s’autodétruit, se nie elle-même.
Ecoutez ce que nous dit Ad gentes :
« Par sa nature, l’Eglise, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire, puisqu’elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père. » [2] Et le but dernier de la mission n’est autre que de faire participer les hommes à la communion qui existe entre le Père et le Fils dans leur Esprit d’amour. » [3]

Quel va être le moteur de la mission ?

Lisons le paragraphe n° 851 du Catéchisme de l’Eglise catholique :
"Le motif de la mission (…) C’est de l’amour de Dieu pour tous les hommes que l’Eglise a de tout temps tiré l’obligation et la force de son élan missionnaire : « car l’amour du Christ nous presse … » (2 Corinthiens 5,14 cf. AA 6 [4] RM 11
 [5]). En effet, « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2,4). Dieu veut le salut de tous par la connaissance de la vérité. Le salut se trouve dans la vérité. Ceux qui obéissent à la motion de l’Esprit de vérité sont déjà sur le chemin du salut ; mais l’Eglise à qui cette vérité a été confiée, doit aller à la rencontre de leur désir pour la leur apporter. C’est parce qu’elle croit au dessein universel de salut qu’elle doit être missionnaire
."

Le moteur de la mission est donc bien l’amour pour tout homme, qui maintenant à cause du sacrifice de Jésus pour lui, a le droit d’être sauvé c’est à dire d’adhérer à la vérité qu’il s’agit de connaître et qui est une personne.
Amour, salut, vérité sont trois mots qui doivent être impérativement liés entre eux dans notre compréhension et notre présentation des raisons de l’évangélisation.

En quoi consiste le salut ?

Aujourd’hui, au sein de l’Eglise, il y a une opposition latente entre deux conceptions du salut  :

  1. ceux qui pensent que tous les hommes sont déjà sauvés et qu’il suffit de le leur révéler et
  2. ceux qui, par fidélité à la révélation, conditionnent le salut à l’acceptation de la vérité du Christ et donc à la nécessité urgente de l’annoncer.

Cela ne veut pas dire que ceux qui ne connaissent pas encore le Christ soient damnés. Le Catéchisme de l’Eglise catholique précise : « Ceux qui obéissent à la motion de l’Esprit de vérité sont déjà sur le chemin du salut. » Et Gaudium et spes en son n°22 aura cette phrase magnifique, très éclairante, à bien articuler avec 1 Timothée 2,4
et le Catéchisme de l’Eglise catholique.

« Associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, le chrétien va au-devant de la résurrection.
Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce (31). En effet, puisque le Christ est mort pour tous (n° 32) et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal
. »

On pourrait interpréter cette phrase libératrice comme l’affirmation qu’il ne s’agit plus aujourd’hui d’annoncer la vérité de Dieu en vue du salut mais simplement d’être le signe dans le monde d’un salut assurément communiqué. On éliminerait alors de la révélation 1 Timothée 2,4 et tous les passages qui demandent de croire pour être sauvé. Par exemple :

"Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique,
afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,
mais ait la vie éternelle.
Qui croit au Fils a la vie éternelle ;
qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie ;
parce qu’il n’a pas cru au nom du fils unique de Dieu."
Jean 3, 17-18

« Celui qui croira et se fera baptiser sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. »
Marc 16,16

L’amour, principal moteur de l’évangélisation

Ce travail invisible de la grâce dans les cœurs dont parle Gaudium et Spes ne nous démobilise pas dans l’obligation de l’annonce mais nous stimule au contraire et nous empêche de nous décourager puisque l’Esprit nous précède. Il est affirmé la nécessité absolue d’être associé au mystère pascal pour être sauvé. Il s’agit alors pour nous de collaborer visiblement à l’œuvre de Dieu qui travaille invisiblement tout homme afin qu’il accepte d’être associé au mystère pascal. Si ce travail invisible devait suffire pourquoi le Verbe se serait-il rendu visible et pourquoi enverrait-il l’Eglise aux quatre coins du monde ?
Le moyen ordinaire du salut est l’acceptation de la parole du salut que transmet l’Eglise.
« Ceux qui obéissent à la motion de l’Esprit de vérité sont déjà sur le chemin du salut ; mais l’Eglise à qui cette vérité a été confiée, doit aller à la rencontre de leur désir pour la leur apporter. » (Catéchisme de l’Eglise Catholique n° 851) et si l’Eglise n’a pu pour des raisons historiques rejoindre telle ou telle personne, Dieu les intégrera dans le mystère de l’Eglise, c’est-à-dire, le corps du Christ, en les associant au mystère pascal par des moyens que lui seul connaît, leur liberté d’adhérer étant sauve.
L’Eglise, c’est-à-dire, nous, en posant les gestes évangéliques, du sermon sur la Montagne (de l’amour des ennemis, etc.) prépare les esprits à accueillir la parole de Vérité, c’est-à-dire le Christ lui-même, en dehors duquel aucun salut n’est possible.
Le salut consistant à vivre dans la communion de la Trinité sainte, il s’agit de proposer urgemment à tout homme d’entrer dans cet amour parce qu’il est fait pour cela et ne peut s’épanouir pleinement que dans cette relation. C’est le dynamisme de la charité qui nous presse :

« Car l’amour du Christ nous presse, à la pensée que, si un seul est mort pour tous, alors tous sont morts.
Et il est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux. »
2 Corinthiens 5,14

C’est donc bien l’amour qui est le moteur principal de l’évangélisation. Amour qui pousse l’évangélisateur, amour qu’a le droit de connaître tout de suite celui qui ne le connaît pas encore.

La question de l’enfer dans le message évangélique

Cela nous permet de répondre à un malaise qui entoure cette question du salut : l’enfer.
Le salut se caractérisant par la vie avec Dieu, c’est moins par peur de la damnation de nos frères que par le désir de les voir accomplir leur vocation divine que nous sommes poussés à évangéliser.
Comme dit le père Biju–Duval, la question de l’enfer ne constitue pas le centre du message évangélique. Il ne peut donc être le moteur principal de l’évangélisation.
« Le Christ, continue-t-il, veut plus fondamentalement nous associer à sa vie.
L’évangélisation qui est coopération à l’œuvre du Christ doit être comprise dans la même perspective : elle doit plus fondamentalement attirer les hommes vers l’amour du Christ que les protéger du risque d’être damnés. Mais il n’empêche pourtant que le Christ a souvent parlé de l’enfer » et pour deux raisons : liberté du choix
, « choisis la vie » dit Yahvé.
Et si on refuse l’amour avec un grand A, qu’est-ce qu’il reste ? Le non-amour, une autre définition de l’enfer. Il faut choisir.
La deuxième raison est que la prédication sur les fins dernières nous remet devant l’urgence de choisir aujourd’hui et de ne pas repousser la conversion.
L’homme a tendance à repousser la décision d’aimer. Or notre éternité se construit dans notre temporalité. C’est donc maintenant qu’il faut se convertir. Pensons à l’homme insensé de l’Evangile de Luc qui se dit :

« Tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais la fête. Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu. »
Luc 12

Il ne s’agit pas de laisser passer le temps favorable car est-on sûr d’être à nouveau dans les bonnes dispositions ?
La prédication sur le Royaume et l’enfer est donc un devoir de l’évangélisateur qui presse son frère de choisir la vie.
Ainsi qui dit urgence de la conversion pour cause d’éternité dit aussi urgence de l’évangélisation conclut le père Biju-Duval.
Ezéchiel nous dit :

"La parole de Yahvé me fut adressée en ces termes :
Fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part.
Si je dis au méchant : Tu vas mourir, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. Si, au contraire, tu as averti le méchant et qu’il ne s’est pas converti de sa méchanceté et de sa mauvaise conduite, il mourra, lui, de sa faute, mais toi, tu auras sauvé ta vie. »
Ezéchiel 3,18

Sauver sa vie, c’est aimer ses frères au point de désirer leur faire aimer Jésus.

Pour conclure, l’Eglise est bien une communion, une expérience de la charité, dont la source est le rapport à Dieu-Trinité et qui unifie les hommes entre eux. Cette communion est missionnaire parce que la charité est diffusive d’elle-même par ses gestes et ses paroles et invite tout homme à en vivre en choisissant d’aimer et de croire en Jésus.

Voir en ligne : Lettre apostolique de Jean-Paul II - Au début du nouveau millénaire