L’Église et la révolution française (3/4)

Article proposé par le père Laurent Sentis, Directeur des études au séminaire de la Castille

Rappelons que la constitution civile du clergé fut votée le 12 juillet 1790. Il s’agissait d’une rupture unilatérale du concordat de 1516 et établissait une indépendance totale (sauf en matière doctrinale) de l’Église de France à l’égard de la papauté. Louis XVI et une partie de l’Église de France étaient perplexes et sollicitaient l’avis du pape Pie VI.

La réponse donnée par celui-ci le 10 mars 1791 est particulièrement importante puisque ce rejet a eu pour conséquence le conflit violent de la France révolutionnaire contre la France fidèle au Pape. Pour l’essentiel, ce texte proteste contre le rejet de la juridiction pontificale sur l’Église de France, rejet qui avait pour conséquence la soumission de cette Église au pouvoir civil. De ce point de vue, il est clair que la constitution est inacceptable pour un catholique attaché à la liberté de l’Église. Mais le point qui attire notre attention est un passage relativement court (à peu près 5% du texte) dans lequel le pape manifeste son opposition à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen :

C’est dans cette vue qu’on établit, comme un droit de l’homme en société, cette liberté absolue, qui non seulement assure le droit de n’être pas inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accorde cette licence de penser de dire d’écrire et même de faire imprimer impunément en matière de religion tout ce que peut suggérer l’imagination la plus déréglée : droit monstrueux, qui paraît cependant à l’Assemblée résulter de l’égalité et de la liberté naturelles à tous les hommes. Mais que pouvait-il y avoir de plus insensé que d’établir parmi les hommes cette égalité et cette liberté effrénée qui étouffe complètement la raison, le don le plus précieux que la nature ait fait à l’homme, et le seul qui le distingue des animaux. Dieu après avoir créé l’homme après l’avoir établi dans un lieu de délices, ne le menaça-t-il pas de la mort s’il mangeait de fruit de l’arbre de la science du bien et du mal ? Et par cette première défense, ne mit-il pas des bornes à sa liberté ?

Ce passage n’est pas l’objet propre du Bref et n’est pas comme tel revêtu d’une autorité doctrinale. Le point important est que, pour justifier ces affirmations, le pape cite précisément le texte si problématique de saint Thomas sur le fait qu’on ne doit pas tolérer les hérétiques :

C’est dans cette vue que nous allons envisager la liberté sous un autre rapport et faire sentir la différence qui se trouve entre les peuples étrangers à l’Église tels que les infidèles et les juifs et ceux que la régénération du baptême a soumis à ses lois. Les premiers ne doivent pas être assujettis à l’obéissance prescrite aux catholiques mais pour les seconds elle est un devoir. Saint Thomas (IIa IIae q10 a8) prouve cette différence avec sa solidité coutumière.

Le pape ne veut pas renoncer au droit d’inquiéter les hérétiques. De fait, de
son point de vue, y renoncer détruit son autorité sur ses États. Mais le point préoccupant est cette condamnation sans nuance de la déclaration. Celle-ci n’est sans doute pas acceptable en totalité par un catholique. Mais il convient d’abord de ne pas se méprendre sur sa portée et sa signification, de reconnaître ce qui, en elle, est d’inspiration chrétienne et ce qui n’est pas incompatible avec la foi avant de désigner avec précision les points qui doivent être rejetés. Or, il faut bien le reconnaître, la condamnation prononcée par Pie VI [1] qui deviendra au XIX ème siècle la vulgate de la pensée contre révolutionnaire et qui se maintient encore dans les milieux intégristes, est étrangement inadaptée [2]. D’une part, parce qu’elle ne perçoit la profondeur chrétienne du premier article de la déclaration. D’autre part, parce qu’elle attribue à cette déclaration une conception de la liberté qui n’a rien à voir avec ce que dit le texte. Et enfin parce qu’elle passe à côté des affirmations qu’il aurait été important de repérer pour en signaler le danger.

Reprenons ces trois points :

  • 1°) En proclamant la liberté et l’égalité de tous les hommes, le premier article de la déclaration affirme le caractère illégitime de l’esclavage. Rappelons que, selon la foi chrétienne, l’esclavage est une conséquence du péché. [3] Ce qui signifie que la différence du maître et de l’esclave, contrairement à la différence de l’homme et de la femme, ne fait pas partie de la condition humaine telle que Dieu l’a créée. En revanche un philosophe païen comme Aristote estime que les deux différences homme-femme et maître-esclave sont naturelles [4]. Dans l’Écriture et la Tradition, on perçoit davantage un souci d’adoucir la condition des esclaves que de l’abolir. En fait l’esclavage disparaît progressivement dans l’Occident médiéval chrétien, ce qui montre l’efficacité du message chrétien lorsque celui-ci pénètre une société. La question resurgit au XVIe siècle et, si Las Casas arrive à protéger les Indiens, il n’empêche pas la traite des Noirs. Et de nombreux philosophes et théologiens essayent de montrer que l’esclavage n’est pas incompatible avec le droit naturel. Ce fut le mérite de Condorcet de réfuter méthodiquement ces arguments et c’est sous son influence que l’on a précisé dans l’article 1 que les hommes non seulement naissent mais demeurent libres et égaux [5]. Si la loi naturelle est bien, selon saint Thomas, l’ensemble des inclinations spirituelles mises en nous par le Créateur, il faut reconnaître que l’article 1 exprime un élément de cette loi naturelle. Comment nier qu’il existe en tout homme une aspiration à être reconnu dans sa dignité et que l’esclavage répugne à cette aspiration ? Pourtant, jusqu’au siècle des Lumières, les théologiens n’ont pas réussi à mettre ce point en valeur. Il faut reconnaître que la thèse selon laquelle l’esclavage est contraire à la loi naturelle n’a été découverte que tardivement et non par des théologiens. Le fait que l’on doive à un philosophe athée la formulation de cette doctrine n’est cependant pas une objection. Quelle que soit la manière dont une vérité est explicitée, cette vérité est reconnue comme venant du Saint-Esprit et appartient de droit au trésor de la foi [6]. C’est pourquoi l’Église a accueilli cette vérité.
  • 2°) La déclaration de 1789 ne conçoit nullement la liberté comme une licence de faire n’importe quoi. La liberté bornée par la loi n’est pas une liberté absolue ni une liberté effrénée (sans frein). Penser la liberté comme capacité d’initiative ne s’oppose nullement à la tradition chrétienne. Certes comme nous le verrons il n’est pas satisfaisant de n’envisager la loi que comme frontière entre ma liberté et celle d’autrui. Mais précisément c’est la conception de la loi qui appelle un discernement critique et qui rend insatisfaisante la doctrine de la liberté exprimée par la déclaration.
  • 3°) En prenant pour cible une conception de la liberté qu’il a au préalable caricaturée jusqu’à la rendre méconnaissable, le texte pontifical passe à côté des vrais problèmes posés par la déclaration : la loi comprise comme expression de la volonté générale sans référence à une loi morale supérieure et la souveraineté nationale affirmée contre toute ingérence d’une autorité extérieure. C’est ce dernier point, affirmé dans l’article 3 [7], qui est en fait à l’origine du conflit avec l’Église. Si nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’émane expressément de la nation, comment le pape pourrait-il exercer une autorité sur l’Église de France ? Or il s’agit d’un point fondamental car c’est par cette autorité extérieure que l’Église de France peut ne pas tomber sous la tutelle du roi ou de la république. C’est cette autorité qui protège sa liberté. Mais du caractère problématique de l’article 3 on ne trouve nulle trace dans le Bref.

Il faudrait évoquer deux autres points litigieux. Remarquons d’abord la conception de la propriété comme « un droit inviolable et sacré » (article 17) qui sera la cible de la critique marxiste. L’Église mettra un certain temps pour corriger cette formule conformément à sa doctrine traditionnelle. [8] Notons ensuite l’assimilation de la foi religieuse à une opinion (article 10). Il s’agit bien sûr pour les auteurs de la Déclaration de fonder la tolérance à l’intérieur de la société civile. Le problème pour l’Église sera de fonder le principe de la liberté religieuse sans faire de la foi une simple opinion. Le premier point ne concerne pas directement notre sujet, le deuxième sera l’objet des réflexions qui suivent.
Revenons au conflit entre l’Église et la Révolution. En développant l’idée que le problème de fond n’est pas celui du libéralisme mais plutôt celui du nationalisme, mon analyse rejoint celle du cardinal Jean-Marie Lustiger :


La pierre d’achoppement sera plutôt la Constitution civile du clergé. Cette mesure unilatérale met au jour des ambiguïtés jusqu’alors implicites ou latentes. C’est à elle que Pie VI réagira, et encore avec lenteur et prudence, après s’être dûment informé auprès des évêques français. Ce qui est inacceptable pour le Pape et pour tous les croyants, c’est une religion « nationale », qui n’est plus véritablement catholique, puisque la communion avec le successeur de Pierre à Rome n’est plus qu’une formalité quasiment dépourvue de sens. C’est là un nouvel épisode de la querelle multiséculaire du Sacerdoce et de l’Empire. Et c’est aussi un problème inédit, car un nouvel « absolu » apparaît et il contient en puissance les dérives totalitaires et idéologiques : la souveraineté de la nation qui induit, avec la « religion civile » une sacralisation de l’État. [9]

Notons que, dans la phrase qui précède cette citation, le cardinal écrivait que la déclaration de 1789 « ne sera d’ailleurs jamais la raison ni essentielle ni majeure du conflit ». Cela est vrai, mais nous ne devons pas oublier que toute la pensée contre-révolutionnaire s’est insurgée (et s’insurge encore) contre cette Déclaration en s’appuyant sur les textes que nous avons cités. Cette opposition est excessive et injuste. Mais il ne faudrait pas prendre la position diamétralement opposée et accepter ce texte sans réserves. Il me semble que cette déclaration pose des problèmes réels à la conscience chrétienne. Dire cela est particulièrement important à l’heure actuelle beaucoup d’esprits auraient tendance à se reconnaître dans la pensée d’un homme comme Luc Ferry dont on doit reconnaître, non seulement la clarté et la rigueur de l’intelligence, mais aussi la modération du jugement. Or Luc Ferry parle non seulement des droits de l’homme en général mais de la déclaration de 1789 qu’il appelle avec emphase : « la grande Déclaration ». Pour montrer sa vérité et son universalité face à un auditoire tunisien et musulman qui aurait pu le soupçonner d’européocentrisme, il n’hésite pas à prendre une comparaison dans le domaine mathématique :

Ainsi par exemple c’est du monde arabe qu’est venue l’algèbre - le mot lui-même, dans toutes les langues en conserve la trace. Or cela n’a jamais empêché les autres civilisations, en tout temps et en tout lieu, d’en faire l’usage que l’on sait. Bien que particulière dans ses sources, cette découverte appartenait, une fois faite, à l’histoire universelle. Il en va de même, à mes yeux, des vérités morales inscrites dans la grande Déclaration et c’est d’ailleurs pourquoi, de facto et non seulement de jure, elles sont reconnues, du moins en principe, par tous les pays membres de l’O.N.U. [10]

Ma conviction est que la société française actuelle est profondément marquée par la déclaration de 1789 [11], que ce texte fonde la « laïcité à la française » et que c’est bien à cette laïcité se heurte l’effort d’évangélisation. L’attitude intégriste qui consiste à condamner ce texte en bloc est non seulement une impasse mais en plus une injustice. Pour autant, celui qui veut être pleinement catholique et évangélisateur devra accepter d’être en décalage par rapport aux valeurs et aux représentations inscrites dans ce texte. Mais avant de revenir sur ces intuitions et de les approfondir, rappelons qu’une partie du conflit entre l’Église et le monde moderne a pu trouver une issue heureuse avec la déclaration sur la liberté religieuse de Vatican II.

Un grand merci à La Nouvelle revue théologique nous permettant d’utiliser cet article (n°128 année 2006).

[1Cette condamnation de la Déclaration de 1789 est explicite dans le document Adeo Nota du 23 avril 1791, §13 : « Les 17 articles sur les droits de l’homme (que l’assemblée du Comté d’Avignon a adopté pour être la base de sa nouvelle constitution) qui sont une répétition de la déclaration de l’assemblée nationale de France de ces même droits si contraires à la religion et à la société. »

[2Peut-être certains seront-ils choqués par la critique sévère que je propose de ce passage d’un texte pontifical. J’ai pourtant clairement souligné 1°) que ce passage est marginal par rapport à un texte dont l’intention est conforme à la foi, 2°) que ce passage doit être resitué dans son contexte historique : dans ses États Pie VI ne pouvait pas envisager de tolérer des hérésies qui inévitablement étaient source de désordre. Mon propos n’est nullement de juger des personnes en oubliant l’histoire mais d’évaluer des doctrines. Il ne faut pas hésiter à dire qu’en proclamant son décret sur la liberté religieuse l’Église a manifestement pris position contre la doctrine thomiste selon laquelle il est permis de livrer les hérétiques au bras séculier. Cette doctrine ne fait donc pas partie du dépôt de la foi. Ce n’est pas manquer de respect pour Pie VI que de le dire clairement. Et c’est notre devoir de montrer quelle est la logique interne sous-jacente au rejet intégriste du décret en question. En rejetant ce décret, l’intégrisme ne défend nullement une vérité de foi mais une situation historique de chrétienté qui ne peut être présentée comme le seul mode possible d’existence pour le christianisme.

[3Voir l’article « esclavage » du Dictionnaire de théologie catholique.

[4Politique I, 2 1252a24-1252b10.

[5Voir Francisco Vergara, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, La Découverte, Paris, 1992, p15-16.

[6« Plusieurs éléments de vérité et de sanctification se trouvent en dehors des structures de l’Église catholique, ils appartiennent proprement par don de Dieu à l’Église du Christ et appellent par eux-mêmes l’unité catholique » Lumen gentium §8.

[7« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. »

[8Voir mon étude sur ce point dans De l’utilité des vertus, Beauchesne, Paris, 2004, p 164-167.

[9Jean-Marie Lustiger, Dieu merci, les droits de l’homme, Critérion, Paris, 1990, p. 117.

[10Ibid. p. 240.

[11N’oublions pas que c’est à ce texte que se réfère le préambule de la Constitution de la Cinquième République.