« L’Anamnèse » ou le « mémorial »

Père Jean Philibert, prêtre du diocèse d’Avignon

Nous voici maintenant à découvrir la deuxième dimension essentielle de toute liturgie. Il s’agit de ce qu’on peut regrouper sous le mot « ANAMNESE » (en hébreu Zikkaron), que l’on traduit en français par « Mémorial » (faire mémoire). Comme pour le mot « Doxologie », je vous invite à approfondir ce thème qui enrichira notre manière de vivre et de célébrer la liturgie.

Je vous propose pour commencer la définition de l’anamnèse, selon Karl Rahner (Petit dictionnaire de théologie catholique, 1970, p. 24) : « Une célébration qui rend présent un événement de l’histoire du salut pour qu’il puisse s’emparer de la situation de ceux qui participent à la célébration. » Allons visiter un peu la Parole de Dieu pour voir la racine de ce mot et ses nombreuses ramifications.

Ancien Testament

La « mémoire » biblique vient rappeler des moments, des rencontres, des événements du passées où a été signifiée l’Alliance entre Dieu et l’humanité :

  • La Création - premier signe ouvrant la Bible - de l’Alliance entre Dieu et l’homme .
  • Autres alliances : Noé, Abraham, Moïse, David, mais aussi l’Exode, le don de la Loi, les prophètes, etc…

Le Zikkaron, le mémorial, est mentionné pour la première fois dans l’Ancien Testament lors de la révélation du Nom de Dieu à Moïse au buisson ardent : « C’est là mon nom pour toujours, c’est le mémorial [Zikkaron] par lequel vous me célébrerez d’âge en âge » (Ex. 3, 15). Dieu promet de toujours se souvenir et invite l’homme à se souvenir de Lui. Le « souviens-toi » que l’on adresse à Dieu dans la prière et la liturgie est toujours l’expression d’un Salut qu’on lui demande. Dieu se souvient en « sauvant », en particulier dans l’événement central de l’Exode : Pâque.

Le mémorial ritualisé, dans l’Ancien Testament, c’est la Pâque. (sortie d’Egypte) : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial » [Zikkaron] Ex. 12, 14. Au 7e jour de la fête des Azymes, le père de famille est chargé de transmettre à ses enfants la « mémoire », le mémorial du salut dans l’Exode : «  Tu transmettras cet enseignement à ton fils ce jour-là : C’est pour cela que le Seigneur a agi en ma faveur à ma sortie d’Egypte » (Ex 13, 8).

Ce mémorial n’est pas seulement l’évocation du passé, mais il est vécu comme un « aujourd’hui » de Dieu qui me donne d’accueillir pour moi aujourd’hui et maintenant ce salut d’hier. La Mishna (Recueil de commentaires traditionnels de la Loi écrite (ou Pentateuque) et de décisions rabbiniques, qui constitue le fondement du Talmud) commente : De génération en génération, chacun doit se reconnaître comme étant lui-même sorti d’Egypte. (Pes. 10, 5). Bien que le terme « mémorial » n’y soit pas employé, c’est ce qui est signifié. Moïse proclame : « Le Seigneur Dieu a conclu une alliance avec nous à l’Horeb. Ce n’est pas avec nos pères que le Seigneur a conclu cette Alliance, c’est avec nous, nous qui sommes là aujourd’hui tous vivants  » (Dt 5, 2-3).

Pour faire mémoire, plusieurs éléments sont importants :

  • Le souvenir des faits passés : se souvenir, rappeler, mentionner, conserver, invoquer.
  • L’invocation du Nom de Dieu sauveur, inséparable du souvenir de la Pâque
  • La prière commune chargée de réveiller le souvenir de l’Alliance (fêtes, sabbat, pierre, autel, arche, tente, temple)
  • La transmission de la Parole, orale ou écrite (La Loi)
  • La méditation de la Parole
  • L’obéissance aux commandements

Et quand le croyant « oubli » ? quand il ne se « souvient plus » ? C’est le signe du péché, de l’éloignement de la foi. C’est la défaillance de la mémoire, l’oubli de l’homme, alors que Dieu n’oublie pas. On doit ainsi se rappeler que dans la Bible oublier c’est un péché et se souvenir est un salut ! Et ceci est fréquemment rappelé dans la bouche des priants de la Bible :
Garde-toi d’oublier le Seigneur ton Dieu… Souviens-toi... (Dt 4, 9 ; 8, 11 ; 9, 7)
Le peuple oublie son Dieu et voilà son péché (Jg 8, 34 ; Jer 2, 13 ; Os 2, 15)

Les prophètes appellent et « rappellent » constamment au souvenir de Dieu et de ses merveilles pour permettre au cœur de l’homme de s’ouvrir à nouveau à une relation d’amour avec Dieu. Le repentir sera alors un appel à la mémoire de Dieu et dans le pardon, Dieu se souvient de son Alliance et oublie le péché de l’homme.

Dans ce premier parcours que nous venons de faire ensemble, nous avons découvert les racines de l’anamnèse : Le souvenir d’hier est ramené à la vie d’aujourd’hui. Le souvenir « biblique » est une avancée du passé vers le présent, une re - présent -ation qui se fait au moyen du « symbole » : c’est une présentification du passé, d’une histoire. Se souvenir, c’est sauver le passé de disparaître.

Cette remontée du passé vers l’aujourd’hui signifiée dans toute anamnèse permet de remonter jusqu’au commencement (la création). Et le commencement, par excellence, c’est l’Invisible, le Donateur du don (celui qui jamais ne paraît) mais qui est représenté dans le présent du symbole. Dieu se donne dans son don. Le symbole est toujours symbole du donateur. Dieu se donne complètement dans son don : c’est ça l’histoire biblique. (C’est aussi cela l’histoire de l’Eucharistie)