Je suis en colère

Père Laurent Perru, prêtre du diocèse de Fréjus-Toulon

L’apôtre Paul est connu par les textes du Nouveau Testament pour son ardeur à annoncer le message du Christ… et aussi pour son mauvais caractère : plusieurs de ses lettres en témoignent, il ne devait pas être facile à vivre et ses colères laissaient des traces ! Est-ce que la rencontre du Christ entraîne un tel changement que les nouveaux convertis deviennent doux comme des agneaux ? La réalité ne semble pas être aussi simple.

Jésus en colère

C’est vrai, la colère n’a pas bonne presse en milieu chrétien. On confond même parfois la charité avec une pâle gentillesse. Mais notre modèle reste Jésus et non pas une sorte d’idéal chrétien un peu vague, et Jésus est parfois en colère. Rappelons-nous simplement l’épisode des marchands du temple. Ils faisaient un commerce qui était nécessaire pour le bon fonctionnement du culte et surtout pour les sacrifices d’animaux prévus par la loi, mais comme toute institution marquée par le péché de l’homme, ils devaient exagérer et rouler la clientèle en faussant les balances ou en faisant grimper les prix… Jésus n’y va pas de main morte, il les chasse à coups de fouets ! Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette colère ? Simplement de l’agressivité ou l’envie de se défouler ? Non, ce qui anime Jésus c’est le sentiment de la justice : Dieu combat l’injustice. Il traite ses enfants comme des personnes responsables qui peuvent assumer les conséquences de leurs actes. Jésus ne peut pas supporter de voir le Temple, centre du culte d’Israël, transformé en supermarché du religieux.

La vraie colère}

Il y a une fausse colère, celle qui naît simplement d’une frustration passagère. Il y a mille occasions pour les coléreux de l’éprouver à chaque fois que la réalité ne correspond pas à ce qu’ils attendent. Ce n’est pas toujours une réelle injustice qui est en cause. Si dans une famille nombreuse on coupe un gâteau en parts plus ou moins égales, celui qui hérite d’une plus petite part se mettra peut-être en colère mais il s’agit alors d’un sentiment de frustration et non pas d’une situation réellement injuste. L’enfant n’est pas moins aimé pour autant mais il risque de l’interpréter ainsi : ce n’est donc pas une injustice, c’est une affectivité qui interprète un fait et qui se trompe ! L’apôtre Jacques nous avertit que cette colère ne portera pas de fruits positifs :

« La colère de l’homme ne réalise pas la justice de Dieu » (Jacques 1,20)

Que faire de sa colère ?

Parfois on entend dire que les émotions ont simplement besoin de s’exprimer pour que la tension intérieure qu’elles ont fait naître se décharge. Ce n’est pas toujours vrai et notre psychisme ne fonctionne pas comme un système hydraulique. Si c’est une fausse colère qui nous agite, lui donner de l’importance ne résoudra rien, on se sentira alors encore plus frustré et même tenté de se faire justice soi-même, au pire de se venger ! Mieux vaut en pareil cas reconnaître sa frustration et l’accepter avec un peu de bon sens. S’il s’agit d’une vraie colère, elle correspond alors à une situation objectivement injuste, là c’est sérieux. Il faut donc prendre en compte cette injustice et chercher à y répondre, tout en sachant qu’on ne peut pas toujours faire justice, surtout en ce qui concerne les dommages irréparables sur le plan humain, à commencer par les deuils ou ce qui appartient irrévocablement au passé. Mais il y a toujours quelque chose à vivre sur le plan spirituel si nous croyons en un Dieu qui est juste. Mais quelle est cette justice ? C’est à nous de le découvrir, non pas en fuyant la situation désagréable mais au contraire en la portant devant Dieu et en criant vers lui. On n’y pense pas toujours mais un enfant qui ose se mettre en colère devant son père n’est pas d’abord un garnement mais un enfant qui a confiance. Sans confiance en Dieu, impossible de lui apporter sa colère. Il y a beaucoup de situations injustes pour lesquelles nous accusons Dieu. Mais au lieu de sombrer dans la révolte, nous pouvons aussi continuer de le prier en lui demandant de faire justice. Le résultat est alors très différent.

« Rends-moi justice, ô mon Dieu, défends ma cause… de l’homme qui ruse et trahit libère-moi ! » (Psaume 42)