Chemin de conversion et processus d’évangélisation

Père Laurent Sentis

C’est par un enseignement que nous sommes éveillés à la vie spirituelle et le Christ n’a pas hésité à se présenter comme un enseignant. Si la fonction prophétique se réduisait à un simple témoignage ou à une simple proclamation, si l’enseignement n’était plus un aspect fondamental de la mission de l’Eglise, ce serait ruineux pour l’évangélisation. Certes la pastorale ne se réduit pas à l’enseignement, mais comment pourrait-elle se penser indépendamment de celui-ci ? Pour bien situer cette dimension de l’action pastorale, nous pouvons nous appuyer sur le cheminement concret de conversion que l’Eglise reconnaît comme typique.

Chacun sait que les chemins de Dieu dans le cœur de l’homme sont infiniment variés. Cependant, dans son décret sur la justification [1], le Concile de Trente n’a pas craint de décrire le cheminement de l’homme que Dieu sollicite et invite à la conversion. Dans un premier temps, celui que le concile de Trente nomme l’impie reçoit un appel divin sans aucun mérite préalable [2]. Puis il se prépare à recevoir la justification (FC 560). Celle-ci lui est accordée par le baptême [3]. Puis vient le temps de la persévérance, temps durant lequel peut s’accroître la justice reçue [4].

La catéchèse dans la mission de l’Eglise

Se référant à ce cheminement, le Directoire Général de la Catéchèse [5] a souligné que l’évangélisation est un processus. Il faut noter qu’avant d’aborder la catéchèse proprement dite, le Directoire a voulu resituer la catéchèse dans la mission de l’Eglise [6] et a consacré tout un chapitre sur la Révélation et sa transmission par l’évangélisation [7]. Ce chapitre est un excellent résumé de tous les enseignements officiels sur la question. Il peut constituer un canevas pour une théologie de l’évangélisation. Le point important pour nous est que le directoire décrit le processus de conversion en dégageant quatre étapes qui correspondent à celles que nous avons perçues dans le décret sur la justification : l’intérêt pour l’Evangile, la conversion, la profession de foi, le chemin vers la perfection [8]. C’est en fonction de cette structure fondamentale qu’est décrit le processus d’évangélisation :

C’est pourquoi, l’évangélisation doit être conçue comme le processus par lequel l’Eglise, animée par l’Esprit, annonce et diffuse l’Evangile dans le monde entier : -* L’Eglise, animée par la charité, imprègne et transforme tout l’ordre temporel, en assumant et en renouvelant les cultures ; -* Elle témoigne parmi les peuples de la nouvelle manière d’être et de vivre qui caractérise les chrétiens ; -* Elle proclame explicitement l’Evangile, au moyen de la « première annonce », en appelant à la conversion ; -* Elle initie à la foi et à la vie chrétienne, par la « catéchèse » et les « sacrements d’initiation », ceux qui se convertissent à Jésus-Christ, ou ceux qui recommencent à marcher à sa suite, en incorporant les uns et les autres dans la communauté chrétienne ; -* Elle développe sans arrêt le don de la communion chez les fidèles, par l’éducation permanente de la foi (homélies, autres formes du ministère de la Parole), les sacrements et l’exercice de la charité ; -* Elle ne cesse de promouvoir la mission, en envoyant tous les disciples du Christ annoncer l’Evangile, en paroles et en œuvres, dans le monde entier. [9]

Les quatre axes de la mission

Il s’agit, on le voit, d’un chemin « en boucle » : le dernier point nous ramène au premier, celui qui a été évangélisé devient évangélisateur a son tour. Quatre axes de la mission peuvent être dégagées à partir de ce processus :

  • La première annonce de l’évangile,
  • La catéchèse,
  • La célébration des sacrements,
  • L’animation des communautés chrétiennes (faire vivre celle-ci et susciter une annonce de l’évangile en paroles et en œuvres).
    En réponse à l’invitation des pasteurs de l’Eglise, les chrétiens sont invités à s’engager dans la première annonce de l’évangile, dans la catéchèse, dans l’animation liturgique ou encore dans le renouvellement de l’ordre temporel et le service des plus pauvres. Ces deux derniers types d’engagement peuvent être regroupés avec d’autres qui leur sont semblables dans un ensemble que la lettre aux catholiques de France nomme diaconie. Cette réflexion nous permet d’affirmer qu’en définitive, la mission de l’Eglise se déploie selon quatre dimensions : la première annonce, la catéchèse, la liturgie et la diaconie.
    Le premier avantage de cette présentation est de bien distinguer l’annonce explicite de l’évangile et la diaconie entendue comme engagement dans l’ordre temporel ou auprès des plus pauvres. Une chose est d’inviter un non-chrétien à découvrir le mystère du Christ. Autre chose est le souci de servir ses frères humains, soit dans l’action socio-politique, soit dans le secteur caritatif. Les deux sont nécessaires, il n’est pas exclu que la seconde soit l’occasion de la première mais il convient de bien les distinguer car elles ne se développent pas de la même manière et ne se situent pas de la même manière par rapport à l’Eglise hiérarchique.

La dimension catéchétique de la mission

Le deuxième avantage est de bien mettre en lumière la dimension catéchétique de la mission. La catéchèse n’est pas toute la pastorale mais, à l’heure actuelle, elle est une dimension de toute activité pastorale. Car, tous, aussi bien les enfants que les catéchumènes, les adolescents que les fiancés, les recommençants et les chrétiens engagés, ont besoin d’un enseignement vivant et adapté pour structurer et fortifier leur foi mais aussi pour développer leur espérance, leur charité et leur vie morale. Le succès du Chemin Néocatéchuménal signale la nécessité de cette catéchèse.
Le troisième avantage est de bien situer la liturgie, d’une part, comme ce à quoi conduisent la première annonce et la catéchèse, d’autre part, comme la source de la vitalité chrétienne.

Le dernier avantage est de faciliter la réflexion sur un sujet un peu obsédant, celui des rapports entre les divers acteurs de la mission et plus particulièrement entre prêtres et laïcs. La question se pose différemment selon chaque dimension et pourra recevoir ainsi une réponse différente. La célébration des sacrements engage au maximum l’Eglise hiérarchique. L’évêque et ses prêtres doivent les célébrer selon les règles. En ce qui concerne la liturgie et la catéchèse, même s’ils font appel à de nombreuses collaborations, leur autorité est en jeu. Ils doivent présider le culte liturgique et veiller à son bon déroulement. De même, en ce qui concerne la catéchèse, ils doivent s’y engager car ils en sont responsables. En revanche, il ne semble ni possible ni souhaitable d’exercer un contrôle trop strict sur la première annonce de l’Evangile, ce témoignage auquel chaque baptisé est invité et qui peut être donné de façon imprévisible. Même si un apostolat de rue est organisé, le cléricalisme n’est pas de mise. En ce qui concerne les activités caritatives et éducatives, il est clair que l’initiative et la responsabilité des laïcs chrétiens est considérable. Le rôle de l’Eglise hiérarchique est plutôt un rôle de coordination et de vigilance. Enfin, en ce qui concerne le renouvellement des réalités temporelles selon l’esprit de l’évangile, les prêtres ont assurément un rôle d’accompagnement et de soutien mais doivent reconnaître que les laïcs s’y engagent sous leur propre responsabilité.

Remarquons enfin que ces réflexions peuvent apporter quelques lumières sur la question délicate du dialogue interreligieux. Il existe une forme de dialogue destiné à développer la connaissance et l’estime réciproques en vue de développer la paix et la collaboration entre communautés religieuses distinctes. Un tel dialogue a sa place dans le cadre de ce que nous avons nommé diaconie. Mais, selon l’enseignement des papes, le dialogue interreligieux ne peut en rester là. Il a vocation à devenir, dans la mesure du possible, un dialogue missionnaire avec annonce explicite de l’évangile. On passe alors à la première dimension de la mission. On est obligé de bien distinguer ces deux formes de dialogue qui correspondent à des attitudes différentes.

De ces diverses remarques nous pouvons retenir que si la catéchèse n’est certes pas toute l’évangélisation, elle en est un élément incontournable.

[1nous citerons ce décret d’après le texte traduit par Gervais Dumeige dans La Foi Catholique, Editions de l’Orante, Paris, 1968. Nous citerons FC suivi du numéro

[2FC 559

[3FC 563

[4FC 569

[5Congrégation pour le clergé, Directoire général pour la catéchèse, promulgué le 15 août 1997. Texte français présenté par Mgr Defois, Le Centurion, Paris, 1997. Nous citerons ce document en employant le sigle DGC et numéro du paragraphe

[6DCG 34-98

[7DGC 36-59

[8DGC 56

[9DGC 48