Bénir, louer, rendre grâce. Est-ce si facile ?

Père Jean Philibert, prêtre du diocèse d’Avignon

Ce parcours que nous faisons sur un des trois aspects de la prière de l’Eglise, la louange, la bénédiction, l’action de grâce, nous interroge cependant, car nous sommes plongés dans un monde qui souffre et qui peine, nous voyons tous les jours les malheurs des hommes, les inquiétudes et les angoisses des peuples. Alors… Est-il facile de louer Dieu ?

Il y a dans toute vie cette coexistence du mal et du bien, de la mort et de la vie, de la souffrance et de la joie. D’où une tension incroyable entre la nécessité de la louange et la réalité incontournable du mal.
Regardez, par exemple, ce que nous fait dire l’une des préfaces pour les funérailles :

Vraiment, il est juste et bon de rendre gloire,
de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu,
à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout puissant.
Tu nous donnes de naître, tu diriges notre existence,
et tu veux que, dès cette vie, nous qui sommes tirés de la terre,
nous soyons libérés de la puissance du mal.
Oui, nous sommes sauvés par la mort de ton Fils ;
et nous attendons qu’un signe de toi
nous éveille à la vraie vie dans la gloire de la résurrection.
C’est pourquoi, avec les anges et tous les saints,
nous proclamons ta puissance en chantant : Saint…

Tout est dit là de la nécessaire louange, même dans la mort qui nous frappe. Etonnant, non ? Pourtant, il y a un risque que j’appelle le risque de la dérobade : La louange peut être une dérobade pour chercher à oublier que nous souffrons ou que nous faisons souffrir, que nous mourrons aussi un jour ! On pourrait masquer ainsi toutes formes de violence en se réfugiant ou en s’évadant dans une sorte de rêve spirituel, ou encore dans des prières « refuges » où la louange serait là comme pour cacher un mal de vivre, au moins provisoirement. Or, la louange adressée à Dieu ne peut jamais nous faire oublier le mal. Mais pour cela, il nous faut avoir la certitude que le mal est vaincu pour entrer dans la louange. Sinon, nous risquons de nous mentir à nous-mêmes…

Mais qu’est-ce que le mal vaincu, alors qu’il est là, encore présent, chaque jour à notre porte, que je le fais ou bien que je le subis ? Manifestement, ce n’est pas moi qui peux vaincre le mal. Il n’est pas dans la capacité de l’homme de vaincre le mal. Si donc j’en viens à louer, le premier motif de mon chant, de ma prière de louange, sera d’applaudir à une victoire que je n’ai pas remportée moi-même. Chaque fois que je loue Dieu, j’applaudis à la victoire du Christ sur la croix, Lui qui a vaincu définitivement la souffrance et la mort et qui, dans sa résurrection nous promet de ressusciter avec Lui. Oui, l’incapacité radicale de l’homme à vaincre le mal me fait regarder vers un ailleurs, vers un Autre, à partir duquel pourra naître la vraie louange. Voilà pourquoi je ne peux m’engager pour de bon dans la louange que si j’ai reçu l’annonce d’un triomphe sur le mal et si j’ai donné foi à cette bonne nouvelle du mal vaincu par un autre que moi.

Seule la foi au Christ ressuscité peut me faire louer Dieu ! Sinon, la louange deviendrait incompréhensible et dangereuse car imaginaire. Or, la louange est pétri de la réalité de la victoire du Christ par qui il m’est donné de chanter Dieu qui a vaincu la mort.

Il est important pour nous tous de bien vérifier ce qui motive notre louange. Pourquoi je loue Dieu ? Qu’est-ce qui me permet de louer le Seigneur dans un monde où le Mal n’a pas dit son dernier mot ? Pourquoi je peux louer dans une liturgie de funérailles ? Pourquoi la louange est la clé de ma foi, la raison d’être de ma foi ?

N’ayons pas peur de nous poser ces questions essentielles pour entrer plus profondément encore dans la louange de l’Eglise.

Crédits photos : Berna Lopez - evangile et peinture.org